Youth, un film de Paolo Sorrentino : Critique

Boulevard du crépuscule

Soudain, on se découvre de plus en plus fébrile à l’annonce de chaque nouveau film de l’italien Paolo Sorrentino. Avec l’aide de son chef opérateur Luca Bigazzi, il livre des films à propos desquels la notion de persistance rétinienne prend tout un autre sens. Chaque image choc remplace une autre image choc. Chaque mouvement fougueux de caméra en chasse un autre. L’anticipation d’un plaisir des sens amène l’excitation à son comble.

Déjà dans son précédent film, la Grande Bellezza, Paolo Sorrentino a mis la barre très haute en terme de mise en scène baroque : pas une image accidentelle, pas un plan qui n’ait été pensé avec soin…Un très bel emballage qui enfermait malheureusement un film mélancolique et amer sur la grandeur passée et la décadence de son Italie post-berlusconienne, post Rai TV, un film trop appliqué à se mettre dans le sillon fellinien pour parvenir à émouvoir vraiment.

Youth suit la même veine, la même recherche frénétique du « beau ». La « grande bellezza », Sorrentino l’applique à son nouvel opus : le choix d’une décoration ultra-léchée, d’une musique très pointue (réinterprétation –hardie ou hasardeuse- de Florence + The Machine en ouverture du film, apparition de Marc Kozelek – Sun Kil Moon Red House painters -, superbes morceaux de David Byrne ou encore de Bill Callahan), de cadrages très travaillés, de couleurs hyper éclatantes, d’un casting idéal.

Et pourtant, quoi qu’en disent les chafouins, nos yeux ne piquent même pas. Notre estomac ne se retourne même pas. Mené tambour battant autour d’un Michael Caine irréprochable, le film s’intitule Youth ; Youth pour les souvenirs de jeunesse de deux quasi- octogénaires, Fred Ballinger (Michael Caine) et son ami Micky Boyle (Harvey Keitel), ainsi par exemple ce regret de ne pas avoir couché avec leur amour de jeunesse ; Youth pour conjurer la décrépitude de leurs corps vieillissants, même si « à [leur] âge, c’est une perte de temps » ; Youth enfin comme dans le titre original : la Giovinezza, ou de l’art d’être jeune quel que soit son âge…

Fred Ballinger est un compositeur et un chef d’orchestre célèbre, ami de Stravinsky, à la retraite, retiré du monde, indifférent à tout. Il est en villégiature de remise en forme dans un complexe hôtelier de luxe sur l’insistance de Lena (Rachel Weisz), son assistante de fille, en même temps que son ami Mick Boyle, un cinéaste qui, lui, ne veut pas abdiquer devant la vieillesse, et dirige un brainstorming un peu laborieux avec son équipe de scénaristes pour un film qu’il qualifie de testament. Autour d’eux, une pléthore de personnages complexes, comme celui de Jimmy Tree (Paul Dano), un jeune acteur emprisonné déjà dans un premier rôle peu assumé, et s’apprêtant à en endosser un autre carrément transgressif. Comme celui de Brenda Morel (Jane Fonda), une vieille gloire très fânée et pourtant la plus libre de tous. Comme celui de Lena, la fille de Fred et belle-fille de Micky, belle et jeune et pourtant plaquée brutalement par son mari. Il y aura également une sculpturale miss Univers (sublime Madalina Ghenea, embauchée sans aucune condescendance pour ce qu’elle est, un mannequin aux formes parfaites), ou une ancienne gloire maradonnesque du football, le souffle envolé sous une tonne de graisse, mais la magie encore au bout des orteils…

Un dispositif optimisé donc, mais une fois de plus, pour servir un scénario inexistant. Les scènes se suivent sans se répondre vraiment, vivant leur beauté en autarcie. Sorrentino évoque plusieurs sujets : le passé et le futur donc, le cinéma et la musique, la beauté et la laideur, le désir et l’horreur, la télé et le cinéma (encore), à chaque fois dans une sorte d’opposition simple, voire simpliste.

Mais l’opératique film de Sorrentino, interprété merveilleusement par de merveilleux acteurs, est traversé de sublimes images, dans des cadres extérieurs comme intérieurs très photogéniques, et reste une merveille malgré tout. Citons notamment ce cauchemar de Fred, dans lequel il se noie tout doucement « dans » une place Saint Marc de toute beauté, inondée d’eau et de lumière. Ou encore cette apparition invraisemblable de Jimmy à mi-parcours du film qui saisit aussi bien son propre entourage que le spectateur incrédule dans son siège. Ou enfin cette finale dont les artifices peuvent hanter longtemps leurs témoins. Sorrentino n’a peur de rien, ne recule devant rien, et même s’il donne l’impression de ne laisser que peu, voire pas du tout de place à la spontanéité, à la liberté qui est pourtant le leitmotiv de son film, on peut le compter parmi les plus grands cinéastes de notre temps, peu avare de son art, au risque de la démesure, de la boursoufflure, mais en produisant à chaque fois un film hallucinant, obsédant, un film qui vaut toutes les peines du monde d’être vu.

Synopsis : Fred et Mick, deux vieux amis approchant les quatre-vingts ans, profitent de leurs vacances dans un bel hôtel au pied des Alpes. Fred, compositeur et chef d’orchestre désormais à la retraite, n’a aucune intention de revenir à la carrière musicale qu’il a abandonnée depuis longtemps, tandis que Mick, réalisateur, travaille toujours, s’empressant de terminer le scénario de son dernier film. Les deux amis savent que le temps leur est compté et décident de faire face à leur avenir ensemble. Mais contrairement à eux, personne ne semble se soucier du temps qui passe…

Fiche technique : Youth

Titre original : La Giovinezza
Date de sortie : 09 Septembre 2015
Réalisateur : Paolo Sorrentino
Nationalité : Italie, France, Suisse, Royaume Uni
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 118 min.
Scénario : Paolo Sorrentino
Interprétation : Michael Caine (Fred Ballinger), Harvey Keitel (Mick Boyle), Rachel Weisz (Lena Ballinger), Paul Dano (Jimmy Tree), Jane Fonda (Brenda Morel), Mark Kozelek (Lui-même), Robert Seethaler (Luca Moroder), Alex Macqueen (Emissaire de la Reine), Luna Zimic Mijovic (Jeune masseuse), Paloma Faith (elle-même), Ed Stoppard (Julian), Sonia Gessner (Melanie), Madalina Diana Ghenea (Miss Univers), Sumi Jo (Elle-même)
Musique : David Lang
Photographie : Luca Bigazzi
Montage : Cristiano Travaglioli
Producteurs : Carlotta Calori, Francesca Cima, Nicola Giuliano – Coproducteurs : Fabio Conversi, Anne Walser
Maisons de production : Indigo, C-Films AG, Barbary Films, Pathé Production, France 2 Cinéma
Distribution (France) : Pathé distribution
Récompenses : Sindacato Nazionale Giornalisti Cinematografici Italiani : Paolo Sorrentino (meilleur réalisateur), Luca Bigazzi (meilleure photographie), Cristiano Travaglioli (meilleur montage)
Budget : 12 300 000 € (estimé)

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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