War Machine, un film de David Michôd : Critique

Avec War Machine, David Michôd adoucit son style dans une satire réussie mais un peu facile qui peine à mettre en avant les fulgurances de son cinéma, mais qui impose Netflix comme la firme où les cinéastes peuvent venir s’exprimer.

Synopsis : Le Général Glen McMahon est envoyé en Afghanistan pour mettre fin à la guerre mais se retrouve très vite face à une mission plus délicate lorsqu’il devient le bouc émissaire de sa hiérarchie…

Satire de guerre

Après avoir durablement marqué le domaine des séries télés avec des shows ambitieux et qui n’ont pas peur de s’accorder des moyens, Netflix décide aussi de s’attaquer plus frontalement au secteur du cinéma. La firme s’est déjà laissée aller à quelques films mineurs ici et là mais, cette année ils ont clairement voulu mettre les bouchées doubles en laissant la place à des cinéastes de venir s’exprimer là où les gros majors hollywoodiens ont tendance à refréner leurs visions.  Le tout est couronné d’une polémique autour de la chronologie des médias en France, suite à la présence de deux films Netflix dans la compétition officielle du dernier Festival de Cannes où des distributeurs voient d’un mauvais œil le fait que ces oeuvres ne sortiraient probablement pas en salles et qu’elles seraient disponibles bien trop tôt en VOD. Néanmoins, et même s’ils repartent bredouilles en terme de récompenses, ces créations Netflix ont reçu un accueil critique plutôt favorable, preuve que la qualité ne vient pas du style de diffusion mais bel et bien de la vision du réalisateur qui se cache derrière.

War-Machine-Brad-Pitt-Ben-KingsleyDavid Michôd se voit donc offrir l’opportunité de prospérer avec Netflix alors qu’après avoir impressionné les critiques avec Animal Kingdom, son premier film en 2010, et réalisé un The Rover percutant en 2014, il n’avait jamais rencontré le succès public. Faute à un cinéma très nihiliste et au ton particulièrement désespéré. Avec Netflix, il a indéniablement la possibilité de toucher une audience plus large et signe avec War Machine une œuvre indéniablement plus accessible et empreint de comédie. Inspiré d’une personnalité militaire ayant vraiment existée et basé sur un roman de Michael Hastings, le scénario s’évertue à prendre un ton grinçant pour dépeindre une satire assez agressive envers la suprématie américaine et sa politique militariste. Sur ce point, le film fonctionne en deux temps. De prime abord on est vite éreinté par la voix-off omniprésente qui n’est là que pour pointer des éléments évidents autour de la psychologie de ses personnages, une manière peu subtile de les caractériser et qui n’est pas aidée par quelques effets de comédie un peu lourds. Michôd manie clairement moins bien l’humour qu’il ne maîtrise le drame désespéré mais, après cette première demi-heure poussive, il parvient à renouer avec la sève de son cinéma.

War-Machine-Scoot-McNairy-Topher-GracePlus incisif et avec un regard indubitablement plus sombre et ironique sur son sujet, le réalisateur parvient à faire mouche. Car contrairement à beaucoup de mauvaises satires, il ne prend pas de haut son sujet, traite ses personnages avec respect et arrive à créer de l’empathie auprès du spectateur. Se recentrant sur son personnage principal pour faire un parallèle avec les idées de grandeur véhiculées par une politique suprémaciste, il porte un regard intimiste sur le destin d’un homme qui se reflète dans la grandeur déchue d’une nation. On retrouve cette vision plus acerbe du genre humain qu’affectionne tant Michôd mais, ici, il les prend avec plus d’empathie. Il arrive à créer une cohésion de groupe assez forte entre le général et ses hommes, c’est avec eux que le film se montrera le plus drôle mais aussi le plus touchant. In fine, l’écriture fonctionne malgré ses errances et ses dialogues pas toujours inspirés grâce à un propos qui détourne la banale critique de la guerre pour apporter une réflexion bien plus vaste et universelle sur l’ambition, l’ego et l’humain en tant qu’outil remplaçable.

War-Machine-Brad-PittLa grande réussite de War Machine réside aussi dans son casting impeccable et surtout dans un one man show impressionnant de Brad Pitt. Embrassant totalement la caricature dépeinte par le film, il donne une prestation en forme de cabotinage mais qui, derrière l’accent forcé et les grimaces, cache un vrai travail en profondeur. Malgré une performance qui pourrait très vite tourner au ridicule, il arrive à dépeindre l’humain derrière le gradé,  et offre un jeu tout en nuances et plus subtil qu’il ne le laisse paraître. Il fait parfaitement corps avec la mise en scène minimaliste de David Michôd qui reste dans la tradition de son cinéma. Préférant la composition minutieuse du cadre à l’extravagance visuelle, il travaille la symbolique de ses images et prête attention aux performances de ses acteurs captant les regards et les expressions plus que les mots. Mais c’est surtout dans son exécution de la violence que l’on reconnait le cinéaste, avec sa fascination de l’acte en tant que catharsis pour mettre en exergue la stupidité de celui-ci. La séquence d’assaut qui arrive en climax du film brille par sa violence sèche et sa précision qui prend vraiment aux tripes. Comme toujours chez Michôd, les coups de feu arrivent comme des jumpscares, brisant le calme et explosant hors du cadre pour résonner durablement chez le spectateur.

War Machine est à ce jour le film le plus accessible de David Michôd et qui par conséquent est aussi celui qui a le moins d’impact. Il apporte un regard peu subtil sur certains aspects de son scénario mais arrive quand même à faire fonctionner sa satire grâce à sa sincérité. Le cinéaste ne s’est pas fait broyer par la grosse machine qu’est Netflix et, au contraire, cette dernière prouve que c’est une plateforme qui pourrait permettre à certains cinéastes de s’exprimer et toucher un nouveau public. C’est un peu le but de War Machine qui trouve un double sens judicieux et s’impose par sa mise en scène précise et ses excellents acteurs et, qui souligne un message pertinent même s’il n’est pas toujours bien mis en évidence. Une réussite mineure pour le cinéaste donc, mais tout de même une réussite.

War Machine : Bande-annonce

War Machine : Fiche technique

Réalisation : David Michôd
Scénario : David Michôd, d’après le livre The Operators: The Wild and Terrifying Inside Story of America’s War in Afghanistan de Michael Hastings
Interprétation : Brad Pitt (général Glen McMahon), Ben Kingsley (Hamid Karzai, président de l’Afghanistan), Scoot McNairy (Sean Cullen), Tilda Swinton (Une femme politique allemande), Topher Grace (Matt Little, le conseiller de McMahon),…
Image : Dariusz Wolski
Montage : Peter Sciberras
Décors : Josephine Ford
Costume : Jane Petrie
Producteur : Ian Bryce, Dede Gardner, Jeremy Kleiner et Brad Pitt
Société de production : Netflix et Plan B Entertainment
Distributeur : Netflix
Durée : 122 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 26 mai 2017

Etats-Unis – 2017

[irp]

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.