The Neon Demon, la fausse subversion de Winding Refn : Critique

Malgré sa réputation de cinéaste subversif, force est d’admettre que l’on commence à avoir l’habitude du cinéma de Nicolas Winding Refn. Intronisé en peu de temps nouveau roi du cinéma scandinave, détrônant rapidement son prédécesseur et compatriote Lars Von Trier, le nouveau golden boy du cinéma arty ressort une fois de plus un film qui « divise » la critique.

Synopsis: Jesse, une jeune fille souhaitant devenir mannequin, se rend à Los Angeles pour réaliser son rêve. Celui-ci tourne très vite au cauchemar lorsqu’elle réalise qu’elle est l’objet de tous les désirs de femmes obsédées par sa beauté et sa vitalité et qui sont prêtes à tous les moyens nécessaires pour s’en emparer.

Où aucune rose sauvage ne pousse…

Et c’est tout le génie de la « politique des auteurs » défendue corps et âme par notre journalisme français. Dans le cas de ce genre d’œuvre, si l’objet divise, c’est qu’il attise les passions et que donc quelque part, l’artiste gagne sur tout les fronts. Pour reprendre ses propres mots retranscrits par l’Express : « Je ne fais pas des films pour qu’ils soient bons ou mauvais, mais pour que les gens réagissent […] A l’heure d’Internet, il est essentiel de ne pas vivre sous la dictature du bon et du mauvais goût ». Il n’en faut pas plus pour que le réalisateur s’intronise lui-même pourfendeur de la bien-pensance et critique éclairé d’une société consumériste protéiforme. Le pire dans tout cela, c’est que nous ne saurions lui donner tort en premier lieu, en enfonçant cette porte ouverte de la critique bipolaire (les fameux pour/contre). The Neon Demon divise, c’est un fait. Le problème ? C’est que, contrairement à ce qu’affirme Winding Refn, la question du bon ou du mauvais goût ne semble même pas se poser. Cette dichotomie critique mise en avant par les distributeurs comme argument de vente n’est finalement qu’une façade pour cacher le véritable échec du film : il n’est ni sauvage, ni violent, ni critique. Le paradoxe est évident et récurent. Dans sa volonté d’être anti-conformiste, The Neon Demon se situe exactement là où on l’attend et donc ne surprend personne dans sa démarche.

Nous suivons donc Jesse, apprentie mannequin qui tente de se faire une place de le monde impitoyable de la haute couture. Par sa beauté diaphane et pure, elle attise alors les jalousies et les convoitises de ses concurrentes, prêtes à tout pour rester à leur place. Loin du machisme triomphant des Drive, Bronson et autre Pusher, Nicolas Winding Refn prend le risque de raconter une histoire de femme, de se réinventer, comme disent les gens du cinéma. Il choisit donc l’univers de la mode et s’attaque au diktat de la beauté. Vaste programme pour, au final, aucune promesse tenue. Ce postulat de base simpliste qui aurait pu laisser une certaine liberté dans le développement de ses figures ne débouche jamais sur quelque chose de concret. Tout comme son héroïne, The Neon Demon se retrouve enfermé dans un piège qu’il construit lui-même. Le film veut critiquer la dictature de l’apparence, il n’en fait au final qu’une apologie agaçante. Jesse n’est qu’une déclinaison supplémentaire de ces corps idéalisés qui défilent à l’écran. Deux heures durant, son physique est sa seule modalité d’existence, les autres personnages ne faisant qu’insister sur sa « beauté véritable ». Exit les jeux de regards, les réflexions sur les fantasmes projetés, les principes de transformation ou de dépossession du corps, bref tout ce que la haute couture induit. La beauté n’est pas construction sociale selon Winding Refn, elle est absolue, objective et inexplicable. Le fard et les paillettes n’y changeront rien. Il enfonce le clou au travers du couturier (Alessandro Nivola) qui annonce de façon sentencieuse que «l’on ne naît pas tous beau, la vrai beauté s’obtient par la naissance ». En fantasmant cette « aristocratie physique », le cinéaste se plante finalement sur toute la ligne.

Elle Fanning est donc cette perfection virginale louée par le film. Le teint diaphane, les cheveux blond platine et un visage a peine sorti de l’enfance. Elle est cette figure que le réalisateur voudrait comme la fusion parfaite de la femme Hichcokienne, de l’adulescente incarnée par Sissy Spacek dans Carrie de Brian De Palma, et de ces belles blondes aux prises avec les forces du mal chez Dario Argento. Mais le regard qui se porte sur elle n’est en aucun cas façonnant, il est juste fasciné. La transformation de la jeune provinciale en étoile est expédiée en une ellipse et les fameux défilés de modes ne sont que des séquences psychédéliques où Winding Refn étale son goût pour les néons colorés (d’où le titre on suppose). L’héroïne n’est pas un diamant brut qu’un pygmalion déposséderai de sa pureté. Elle est belle parce que le film en a décidé ainsi. C’est un peu comme ces comédies musicales de seconde zone qui présentent un artiste comme le meilleur de sa catégorie, quand son talent vocal est juste correct. Hitchcock l’avait compris, il fallait toute l’obsession de Scotty (James Stewart) dans Vertigo pour transformer Madeleine (Kim Novak) en fantasme de cinéma. Winding Refn se contente de nous imposer son propre regard, oublie de prendre de la distance, et laisse du coup l’appréciation ouverte à notre subjectivité. Ainsi, certains trouverons Elle Fanning à leur goût et se laisseront emporter, d’autre la trouverons juste banale et ne comprendront pas la fascination qu’elle provoque chez les autres, ce qui tue d’entrée de jeu tout le propos. Et comme l’univers de la mode est relégué au second plan, il reste alors deux heures de films à remplir.

Au lieu de développer intelligemment son propos, le cinéaste préfère se vautrer la complaisance visuelle. Il enchaîne alors les séquences trash destinées à choquer un bourgeois qui, depuis le temps, en a vu d’autres. Séquences de cannibalisme, masturbation nécrophile, spectacle à base de bondage et tentative de viol, tout y passe. The Neon Demon ne semble exister que pour tenter de créer un malaise qui ne viendra que de l’impossibilité du réalisateur à proposer quelque chose d’intéressant. Le concierge du motel dans lequel réside Jesse, aurait pu être cet outil de mise a distance sauvant le film du grand-guignol prétentieux, d’abord présenté comme un homme qui n’a que faire de cette beauté qui loge à l’étage du dessus. Mais il faut du trash, donc en dehors de toute cohérence, l’homme se transforme d’un coup en violeur patenté, chasseur de chair fraîche. La séquence démontre à elle seule la fausse subversion du film. Le mâle ne sort pas son engin, il glisse un couteau dans la bouche de sa victime (subtil substitut phallique), et finalement c’est un rêve qui averti l’héroïne du danger. Bloqué dans son envie, le prédateur se rabat alors sur la chambre d’à coté. Nous, spectateurs, n’entendons alors que des cris et des coups. De la violence et du sang oui, du sexe sûrement pas. Mettons le spectateur mal à l’aise, mais ne le choquons pas trop quand même, il a payé sa place. Le plus regrettable dans tout cela, c’est que Keanu Reeve est quasi méconnaissable dans ce rôle et laisse l’impression d’une occasion manquée de montrer un talent que l’on ne lui soupçonnait pas. S’ensuivent des séquences de violences mettant en scène les fantasmes d’un homme qui ne maîtrise pas vraiment le genre fantastique, sortant la carte du surnaturel dans le dernier quart d’heure pour conclure cette purge cinématographique.

The Neon Demon est loin d’être un film réussi offrant une réflexion intelligente sur la dictature de l’apparence. Il n’est qu’une énième déclinaison, aussi snob que ces artistes contemporains qui se complaisent dans le trash et le gore pour faire parler d’eux. À côté de ce film, Le diable s’habille en Prada passerait pour une vraie critique de ces diktats dangereux. Winding Refn aime choquer pour choquer, et c’est bien le problème, il ne surprend plus et ne provoque finalement personne. À la différence d’un certains Robert Zemeckis qui, en 1992, sortait de son registre de comédie familiale pour réaliser La mort vous va si bien, qui reste à ce jour un modèle de comédie grotesque et grinçante sur le culte de la jeunesse et de la beauté. Parce que lui au moins, il a le sens de l’humour.

The Neon Demon : Bande-annonce

Après les sifflets cannois, “The Neon Demon” de Nicolas Winding Refn reste un sujet de débat pour les critiques cinés, vous pouvez lire d’autres autres avis sur le film:

La critique dithyrambique du conte cannibale de N.W. Refn

La Review Cannoise lors de la sortie du nouveau Nicolas Winding Refn

The Neon Demon : Fiche Technique

Titre : The Neon Demon
Réalisateur : Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn et Mary Laws
Interprétation : Elle Fanning, Christina Hendricks, Keanu Reeves, Jenna Malone, Bella Heathcote, Abbey Lee Kershaw, Karl Glusman, Desmond Harrington, Alessandro Nivola
Décors : Adam Willis
Direction artistique : Nicole Daniels, Courtney Sheinin
Musique : Cliff Martinez
Photographie : Natacha Braier
Montage : Matthew Newman
Costumes : Erin Benach
Production : Lene Borglum, Sidonie Dumas, Vincent Maraval et Nicolas Winding Refn
Production déléguée : Michael Bassick, Brahim Chioua, Rachel Dik, Michel Litvak, Christophe Riandée, Jeffrey Stott, Gary Michael Walters et Christopher Woodrow
Présence en festivals : Sélection officielle du Festival de Cannes 2016
Langue originale : anglais
Budget : 6 millions de dollars
Genres : thriller, horreur, érotique
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 8 juin 2016

Danemark – 2016

 

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Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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