Sicario, un film de Denis Villeneuve: Critique

Moins d’un an après la conclusion de son dytpique Enemy/Prisoners qui l’a dévoilé à la face du monde, voilà que le cinéaste canadien Denis Villeneuve revient à la charge avec Sicario.

Synopsis: La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique est devenue un territoire de non-droit. Kate, une jeune recrue idéaliste du FBI, y est enrôlée pour aider un groupe d’intervention d’élite dirigé par un agent du gouvernement dans la lutte contre le trafic de drogues. Menée par un consultant énigmatique, l’équipe se lance dans un périple clandestin, obligeant Kate à remettre en question ses convictions pour pouvoir survivre. 

Nouvelle itération de son style, entre radicalisme et abstraction, Sicario s’épanche cette fois-ci sur un sujet aux airs de marronniers du cinéma US : le film de cartel. Pour autant, malgré la lourde concurrence – on pense à Traffic de Steven Soderbergh ou Cartel de Ridley Scott-, la question de voir Villeneuve imposer son style dans ce genre ultra balisé semblait acquise. A n’en point douter, seul cinéaste dans le milieu prompt à alimenter ses sujets et ses films par des questionnements moraux lancinants, Villeneuve pouvait par ce film tenter d’apposer une approche résolument anti-spectaculaire et davantage axée sur la normalité et sur les idéaux moraux de ces hommes et femmes évoluant dans une des zones les plus dangereuses du monde. En clair, proposer le film définitif et absolu des cartels. Celui prompt à démontrer toute la sauvagerie du milieu, comme elle a été brièvement esquissée dans la série de Vince Gilligan, Breaking Bad. Et deux heures plus tard, un seul constat semble de mise : le cinéaste canadien a redéfini les codes du genre tout entier. Au prix d’une épure, trait caractéristique de son style, envahissant le film telle une chape de plomb, Villeneuve parvient a paradoxalement maximiser ses effets. Et cela se ressent d’ailleurs dès l’entame.

No Country for Lawyers.

Débarrassé des fioritures ou autres scènes introductives tendant à conférer de l’humanité aux personnages clés de l’intrigue à venir, Villeneuve peut se concentrer sur le credo qui infusera la totalité de son œuvre, à savoir un adroit mélange entre violence sèche et oppression tentaculaire. Et si l’adage qu’on prête à la qualité d’un film, sur la capacité qu’il a de subjuguer le spectateur dès l’entame s’avérerait vrai, nul doute que Sicario ferait office de cador. Villeneuve s’empressant de donner la couleur, nous voilà donc avec quelques mots expliquant l’origine du mot qui donne le titre pour finalement déboucher sur un brutal assaut du SWAT dans une banlieue résidentielle d’Arizona. En très peu de scènes, le réalisateur confirme alors tout le bien qu’on pensait de lui, et surtout affirme ce qu’il avait déjà dit sur la Croisette : Sicario n’est pas un film sur les cartels. Une révélation ? Pas tant que ça, puisqu’à bien des égards, nombre d’indices vont dans le sens du metteur en scène, qui voit dans cette histoire de drogues et de violence, une subtile réflexion sur la moralité de l’être humain.

Ainsi Sicario ne semble être aux yeux de son auteur qu’un gigantesque conflit de morale, étrillé par un soleil de plomb et une violence poussée à son paroxysme. Le principal intéressé, Denis Villeneuve n’en démord d’ailleurs pas, tant l’entièreté du film semble se voir construite autour de cette notion. Et pour cause. Zone de non-droit à risque, la frontière américano-mexicaine est pour ainsi dire dépeinte comme une autre planète. Temps qui semble figé, teintes grisâtres qui parsèment une image d’orfèvre obtenue par Roger Deakins (chef-opérateur attitré des frères Coen), drogue à peine mentionnée et presque jamais vue, l’univers inhospitalier que donne à voir Villeneuve est paradoxalement étranger et très froid. Une manière métaphorique de montrer que la véritable vocation de Sicario réside dans son souhait de dépeindre la lente décrépitude du monde et de sa population, pour qui la notion de morale est devenue illusoire. Car ici, point de profits dégagés, points de cibles majeures à abattre et surtout point de gentils et de méchants. Malmenés dans une atmosphère jouant constamment sur le clair-obscur, les protagonistes semblent un temps du bon côté de la ligne, et l’autre en train de s’adonner aux pires méfaits. Et l’absence notable de passifs ou psychologie affilié à chacun, ne rend pas plus aisé le devoir auquel on s’adonne pendant tout le film, à savoir, tenter de discerner les camps en présence. Mais comme souvent chez Villeneuve, l’aspect de fond ne vaut que pour la forme qu’il y donne.

Apocalypse Now

Ainsi, à peine se profilent les enjeux de Sicario, que déjà on peut le rapprocher d’un autre film au postulat relativement similaire : Zero Dark Thirty. L’exaltant brulot narrant l’exécution de Ben Laden, partage ce même personnage féminin fort (géniale Emily Blunt), ce même combat vecteur d’urgence sur la pellicule, pour au final diverger sur un point capital : sa logique formelle. Car, alors que le film sur Ben Laden voit finalement sa finalité incarnée dans un succès, Sicario se veut au contraire instigateur d’une cuisante défaite. La défaite du gouvernement US, obligé de se salir les mains pour conserver un semblant d’ordre. La défaite qui pousse à voir cette mécanique gouvernementale qui ne s’embarrasse pas de la légalité pour agir et porter un coup fatal à ses ennemis. Une tripotée de revers à même d’expliquer l’aura captivante dans laquelle se nimbe le film. Et ça devient vite grisant voire exaltant que d’assister à la pérégrination de cette escouade disparate avec un Josh Brolin peu soucieux des dommages qu’il crée, un Benicio Del Toro fantomatique et à l’aura pourtant envahissante et une Emily Blunt prise en tenaille entre sa volonté carriériste et sa dignité morale. Car teinté d’une mise en scène minérale et dure comme la pierre, privilégiant l’hyper-réalisme et des touches métaphoriques bienvenues, et habité par un score métallique de Johann Johannsson amenant très vite ce sentiment d’étouffement et de tension caractéristique, Sicario se révèle, au fur et à mesure de son développement, la concrétisation d’un fantasme : celui de voir le film définitif sur les cartels.

Au final, en sacralisant une ambiance au détriment d’un scénario délibérément complexe, ne jouant presque que sur la symbolique qu’il dégage, il est d’autant plus prodigieux de voir que Villeneuve arrive là ou Michael Mann, Ridley Scott et Steven Soderbergh – autrement dit des tauliers de la pelloches- ont échoués, à savoir, retranscrire à la perfection l’essence d’un film de cartel. Entre violence acharnée et immoralité galopante, tel semble ainsi être le credo voulu par Villeneuve, qui, force est de le constater, est définitivement entré dans la légende.

Bande annonce

Sicario : Fiche Technique

Réalisation: Denis Villeneuve (Incendies, Prisoners)
Scénario : Taylor Sheridan
Casting: Emily Blunt (Edge of tomorrow, Le diable s’habille en Prada), Benicio del Toro (Che, Traffic), Josh Brolin (No country for old men, Inherent Vice), Victor Garber (Argo, Titanic) et Jon Bernthal (Le loup de Wall Street, Fury)
Direction artistique : Patrice Vermette
Décors : Paul D. Kelly
Costumes : Renée April
Montage : Joe Walker
Musique : Jóhann Jóhannsson
Photographie : Roger Deakins
Production : Basil Iwanyk, Thad Luckinbill, Trent Luckinbill et Molly Smith
Sociétés de production : Black Label Media et Thunder Road Pictures
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), Metropolitan Filmexport (France)
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais, espagnol
Durée : 121 minutes
Genre : policier, thriller, action
France : 19 mai 2015 (Festival de Cannes 2015) ; 7 octobre 2015 (sortie nationale)
États-Unis : 18 septembre 2015
Interdit aux moins de 12 ans

 

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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