Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir, un film de Kiyoshi Kurosawa

Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir : Un thriller du traumatisme et de la pénitence, et satire sociale.

Shokuzai est l’adaptation d’un roman de Minato Kanae mis en scène par Kiyoshi Kurosawa, l’un des meilleurs réalisateurs japonais, pour un diptyque au cinéma, mais qui est à l’origine une mini-série de la chaîne nippone Wowow en cinq épisodes. « Shokuzaï » veut dire pénitence, la pénitence marquant le destin de quatre fillettes quinze ans après le viol et le meurtre d’une amie. Kivoshi Kurosawa nous propose un récit haletant et brillamment mis en scène présenté à la Mostra de Venise et au Festival Deauville Asie. L’œuvre de Kurosawa naît de l’envie de narrer les changements perceptibles dus à un traumatisme. L’auteur est travaillé par la question du vide ; dans Shokuzai, c’est le vide de la vie dont le souffle s’échappe dans l’horreur. L’horreur est le viol et le meurtre de la petite Emili par un homme dont l’identification est impossible en raison blocage mémoriel des 4 fillettes. L’intrigue glisse alors dans la culpabilité et la quête de rédemption suite à la promesse macabre d’une mère vengeresse, Asako. Cette dernière représente le fantôme du passé, jetant la malédiction, attendant même Sae, dans le premier épisode, sous un pont à la manière des esprits dans la tradition japonaise. Elle incarne la toute-puissance du désir de détruire autrui pour simplement être.

Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir impose un mélange des genres : drame glacial, tragédie intime mais aussi thriller et satire sociale. Kurosawa s’amuse à varier les genres dans chaque chapitre, et parvient à tenir le spectateur en haleine jusqu’au bout. Cette dénaturation de l’homme est aussi visuelle. Le film s’ouvre sur les couleurs douces de la campagne japonaise dans laquelle les robes des fillettes sont comme des coups de pinceaux. De l’après-midi ensoleillé, le film bascule soudainement dans la nuit noire symbolisant le voile épais de l’horreur qui s’abat sur leur destin. La lumière rouge des voitures de police amène également une lueur macabre. Le rouge chez Kurosawa est la couleur de l’au-delà : c’est le fantôme d’Emili qui couvre les visages et les culpabilisent. Puis, la photographie bascule dans des couleurs pastelles et dénaturées symbolisant le voile de l’évènement sur les vies brisées que Kurosawa dépeint. L’esthétique de ce film demeure toujours épurée avec une distance pudique envers les personnages, magnifiquement interprétés, et situe davantage le récit dans le mystère que dans l’émotion. Ici, les deux premières filles sont parfaitement antagonistes : Sae (1er chapitre) est calme, vierge, réservée et stérile. Elle a développé une phobie du contact et a mentalement bloqué son corps dans l’enfance s’interdisant la fertilité. Elle se déshumanise sous les traits d’une poupée fantasmée par son mari. Maki (2ème chapitre) est une institutrice coléreuse et combattive qui soigne son remord dans sa relation avec les enfants. C’est dans la rigueur du cadre scolaire qu’elle tente d’inculquer les valeurs qui auraient sans doute pu empêcher le drame. Elle se protège par des cours de Kendo qu’elle mettra en pratique lors d’une scène mémorable d’attaque à la piscine devenant ainsi l’héroïne temporaire qu’elle n’a pas pu être jusqu’alors, dans une société nippone où la réputation est fondamentale, mais peut se défaire aussitôt. C’est ainsi qu’elle paye sa dette [i]. Le spectateur ressent une étonnante fascination de ce film envoûtant, une bouleversante incursion soudaine dans le monde dur des adultes et la société nippone mais surtout au monde sexué de la gente masculine. Shokuzai est un bel exercice de style d’une mise en scène légère et intelligente dans sa manière de susciter un effroi qui peut surgir de nulle part, un malaise qui sourd, renforcé par une musique troublante.

Shokuzai est un film qui traite clairement des capacités de chacun d’assumer les traumatismes de son passé et les capacités de les résoudre et à devenir un adulte responsable : le poids de la culpabilité et de la rédemption. Un thriller très subtil et superbement mis en scène, sans concession avec ses personnages aux destins brisés mais également une satire sociale très fine qui met en exergue la solitude des hommes, le vide moral dans une société profondément atomisée et violente ne fonctionnant qu’en réseau de connaissances, le poids des traditions. De plus, se dégage de l’œuvre de Kurosawa une interrogation sur la place des femmes, un certain machisme social avec des mariages arrangés, des femmes-objets. Si le rythme est un peu lent, Shokuzai – Celles qui voulaient se souvenir est un beau film psychologique.

Synopsis : Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili (Hasuki Kimura), leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako (Kyoto Koisumi), la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas du visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae (Yû Aoi) et Maki (Eiko Koike) veulent se souvenir…

Réalisation : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Acteur : Yu Aoi, Eiko Koike, Kyoko Koizumi, Hazuki Kimura, Mirai Moriyama, Kenji Mizuhashi
Auteur : Kanae Minato
Image : Akiko Serizawa
Montage : Koichi Takahashi
Musique : Yusuke Hayashi
Producteur/-trice : Tomomi Takashima, Yumi Arakawa, Nobuhiro Iizuka
Production : Django Film, WOWOW
Image : HD, 16/9
Son : Stereo
Genre Drame
Nationalité Japonais
Date de sortie 29 mai 2013 (1h 59min)


[i] Nous retrouverons cette stagnation de l’enfance avec Akiko (3ème chapitre) mais Kurosawa la pousse à l’extrême (voire au fantastique) avec cette « femme-ourse », sorte d’adolescente éternelle au comportement animal. Elle s’exclue de la communauté des hommes, qu’elle ne retrouvera seulement pour revivre une enfance à travers la fille de la copine de son frère. Dans le 4ème chapitre, Mayu (4e Episode) se détache un peu des 3 autres protagonistes. Elle est sans doute celle à qui le sous-titre celles qui oublient va le mieux. Cependant son comportement de fille volage repose belle et bien sur la perte d’opinion du corps et des atouts féminins.

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.