Rétro Stephen King : La Part des ténèbres, un film de George A. Romero

La Part des ténèbres est la preuve qu’au-delà du simple aspect fantastique, il est possible d’adapter avec intelligence et profondeur un roman de Stephen King.

Synopsis : Thaddeus Beaumont est un professeur de littérature dont les romans ne rencontrèrent pas leur public. Par contre, sous le pseudo de George Stark, il a signé quelques œuvres violentes et brutales qui furent de vrais succès de librairie. Alors qu’un lecteur menace de le faire chanter, il décide d’enterrer ce pseudonyme devenu gênant.

Durant la première moitié des années 80, Stephen King a publié cinq romans sous le pseudonyme de Richard Bachman. Il a même poussé la supercherie jusqu’à donner une identité véridique à ce pseudo, avec une photo officielle (c’était l’agent d’assurance de King qui a joué le jeu), puis il l’a fait mourir d’une tumeur au cerveau (ultérieurement, King publiera encore deux autres romans sous ce pseudo, mais sans cacher sa véritable identité pour autant).

C’est ici que se situe le point de départ du roman La Part des ténèbres, publié en 1989 et qui sera adapté deux ans plus tard. Une adaptation qui marque la rencontre de deux figures majeures de l’univers horrifique : Stephen King et George A. Romero, réalisateur cultissime de La Nuit des morts-vivants et Zombie.

Double identité

La scène d’introduction donne le ton : Romero montre clairement une volonté de retranscrire fidèlement le roman de King, jusque dans ses thèmes les plus complexes.

Thaddeus Beaumont est dans la même situation que King : il subit un pseudo devenu trop envahissant et dont il cherche à se débarrasser. Sauf que le pseudo revient à la vie et commet une série de meurtres dont Beaumont est le principal suspect.

Très vite, le thème du double apparaît comme essentiel au film. Lors de son cours, Beaumont explique à ses élèves que chaque personne est double : un être introverti, qui constitue notre véritable personnalité, et un être social, une image que l’on donne aux autres. L’écrivain est celui qui laisse s’exprimer pleinement le personnage enfoui, qui reste normalement caché.

Évidemment, la référence au Docteur Jekyll et à Mr. Hyde s’impose vite. Thaddeus Beaumont écrit des romans bien policés, très intelligents, des romans très bien accueillis par les critiques mais complètement ignorés des lecteurs. George Stark est une célébrité, ses romans se vendent très bien, mais il écrit de la violence brute, des pulsions morbides. Beaumont lui-même change de personnalité lorsqu’il est Stark : il fume et il boit (référence à l’alcoolisme passé de Stephen King), ce que Beaumont ne fait plus. Thad est le bon petit mari, l’Américain moyen tel que les films ou les séries aiment nous le présenter, là où Stark est un être qui laisse se déchaîner ses pulsions. Beaumont le dira lui-même : Stark est sa part des ténèbres, sa moitié maléfique.

Romero aborde ce thème dès le début, avec une scène d’introduction qui est une des grandes réussites du film. En 1968, le jeune Thad, qui n’est alors qu’au début de son adolescence, commence sa carrière d’écrivain et, en même thème, développe en lui ce frère jumeau qui prendra vie par la suite.

Car si l’opposition entre la personnalité enfouie et le masque social (alma et persona, diraient les psychanalystes) est vraie pour toute personne, elle est rendue encore plus évidente par le travail de l’écriture. Toujours dans cette scène d’introduction, la mère de Thad est persuadée que le garçon se rend malade à force d’écrire. Et Stark ne désire, en fin de compte, qu’une chose : que Beaumont écrive encore, parce que c’est ça qui le maintient en vie. L’écriture semble donc accentuer ce rapport conflictuel entre le moi caché et le moi social.

Tout au long du film, le spectateur sent facilement que c’est ça qui intéresse Romero. Le cinéaste insiste sur cet aspect et le met en valeur. Par contre, les meurtres commis par Stark sont rapidement expédiés, voire bâclés même pour certains. Romero, fidèle à sa conception plutôt intellectuelle et symbolique du film d’horreur (voir les interprétations politiques de ses films de zombie), ne cherche pas forcément à dégoûter ses spectateurs. Son Stark est plus ridicule qu’effrayant, avec sa façon de rouler des mécaniques comme un blouson noir des années 50.

Par contre le réalisateur insiste sur l’ambiance glauque et morbide. Les oiseaux, qui valent bien ceux d’Hitchcock, contribuent à implanter cette atmosphère sombre. Des oiseaux qui nous permettront d’avoir une scène finale plutôt réussie, la seule scène d’horreur du film à proprement parler.

Au final, ceux qui attendront un simple film d’horreur seront déçus, mais les amateurs de Stephen King verront là une des rares adaptations fidèles de ses romans, un de ces trop rares films qui ne se contentent pas de voir en lui un romancier d’horreur mais qui savent dénicher des thématiques plus intellectuelles. Le résultat est certes inégal et aurait peut-être mérité d’être un peu condensé, mais il est largement supérieur à la moyenne des adaptations de King.

La Part des ténèbres : bande-annonce

La Part des ténèbres : Fiche technique

Titre original : The Dark Half
Réalisateur et scénariste : George A. Romero, d’après le roman de Stephen King
Interprétation : Timothy Hutton (Thaddeus Beaumont / George Stark), Amy Madigan (Liz Beaumont), Michael Rooker (Sheriff Alan Pangborn)…
Photographie : Tony Pierce-Roberts
Montage : Pasquale Buba
Musique : Christopher Young
Producteur : Declan Baldwin
Société de production : Orion Pictures, George A. Romero Productions
Société de distribution : Columbia TriStar
Budget : 15 millions de dollars
Genre : fantastique, horreur
Durée : 122 minutes
Date de sortie : 18 août 1993
Film interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie en France

États-Unis-1993

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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