Predestination, un film de Michael et Peter Spierig : Critique

Après avoir fait dans le gore efficace avec Undead en 2003 puis avoir dirigé Ethan Hawke dans le vampirique, rythmé et intéressant Daybreakers en 2009, les Frères Spierig sont de retour. Un tandem apprécié par les critiques pour leur univers et leur ligne conductrice de film de genre. On ne change pas une équipe qui plaît et les deux frères remettent le couvert avec cet ambitieux film de science-fiction. Présenté pour la première fois au Festival Fantasia à Montréal où il a été acclamé par le public, Predestination est un film inspiré d’une nouvelle intitulée « All you Zombies » de Robert A.Heinlein, évoquant les paradoxes des voyages dans le temps. Pour sa première européenne, le film fût également sélectionné pour conclure en toute beauté la septième édition du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg.

Synopsis:  Un agent temporel est pris dans une série de voyages dans le temps, destinés à faire perdurer à jamais son action en tant que représentant de la loi. Lors de son ultime mission, il doit recruter une plus jeune version de lui-même pour se remplacer, tout en pourchassant le seul criminel ayant percé son identité à travers le temps…

All you Paradox

Depuis près de deux ans, le cinéma mainstream se plaît à raconter des histoires de voyages dans le temps et particulièrement des paradoxes qui les jalonnent. Certains réussissent avec brio ce périlleux exercice de cohérence et de véracité scientifique. Citons les récents Interstellar ou Edge of Tomorrow, voire les comédies romantiques Camille Redouble et Il était Temps. A fortiori, d’autres agacent et font lever les yeux au ciel comme le dernier X-Men, Looper ou Men in Black 3, même s’ils restent d’honorables divertissements. Quoiqu’il en soit, le cinéma trouve avec ce matériau formidable mais complexe, une autre manière d’aborder la science-fiction, autrement que par le biais de l’espace. Rappelons que L’Armée des Douzes Singes, Donnie Darko et Retour vers le Futur avaient marqué ce sous-genre en son époque.

Ici, Predestination est un thriller futuriste où les agents d’une unité temporel peuvent déterminer à l’avance les individus sur le point de commettre un crime. Mais un terroriste semble avoir un temps d’avance sur tous ces agents, réussissant constamment à leur échapper, et mettant à exécution tout une série d’attentats. C’est donc au personnage d’Ethan Hawke de pourchasser cet individu, malin et préparé, qui prend une infime avance pour lui échapper dans le temps. Sur cette base, l’intrigue semble reprendre des éléments des films Minority Report et Timecop. Mais les Frères Spierig font le pari audacieux de raconter avant tout une histoire, celle d’un personnage qui sera le pilier central de tout le film. Tout le background tourne évidemment autour de ces voyages temporels, mais le personnage central focalise toute l’attention. Après une introduction explosive, les éléments narratifs du film se dévoilent au bord d’un comptoir d’un miteux bar souterrain. Barman, le personnage d’Ethan Hawke fait la connaissance d’une femme atypique, garçon manqué sur les bords. On devine très vite qu’elle est sa cible. Une discussion très longue s’ensuit et fait appel à de très nombreux flashbacks. C’est là toute la complexité et l’intelligence du récit qui joue avec les attentes du spectateur. Le montage est façonné comme un puzzle et permet de jouir des deux personnages principaux ainsi que du lien les unissant.

Visuellement, Predestination est un film au budget restreint, mais qui compense cela par un élégant travail sur les lumières et les décors. L’univers diégétique futuriste du film fonctionne parfaitement. Il n’est pas question d’une dystopie exagérément futuriste mais d’une société technologique évoluée, qui a toutes les similitudes de la société actuelle. Sans jamais tomber dans l’excès, les deux frangins réalisent un excellent travail de mise en scène, stylisée et très fluide. Les quelques scènes d’action du film font également preuve d’un excellent travail d’effets-spéciaux. A la tête de ce projet complexe, Ethan Hawke retrouve les deux réalisateurs après Daybreakers et s’avère nettement plus performant que dans leur précédente collaboration. A ses côtés, Sarah Snook porte magistralement le film sur ses épaules et démontre un formidable talent d’actrice qui sera assurément bien employé dans les prochaines productions hollywoodiennes à venir. Toute la discussion entre les deux personnages au bar pourrait sembler être un long nœud narratif, mais il développe à merveille la psychologie des personnages et la contextualisation du récit. Certains reconnaîtront également Alan Taylor, qui illumine le film de son charisme.

Audacieux pari que de privilégier la dramaturgie scénaristique dans un film de science-fiction. Le rythme s’en trouve quelques peu ralentis à certains moments mais il offre un formidable matériau narratif avec ses dialogues et ses personnages bien écrits. La relative complexité du scénario nous offre un vrai film qui appelle à la réflexion et fait rare pour une fois, les auteurs ne semblent pas trop s’être emmêlés les pinceaux avec une histoire de voyage dans le temps. Les paradoxes sont évités et les rebondissements sont nombreux avant un final sensationnel. Au dénouement du film, on gardera de Predestination le souvenir d’un film de science-fiction diablement efficace et parfaitement maîtrisé pour un si modeste budget.

Fiche Technique: Predestination

Titre originale: Predestination
Australie
Genre: Science-fiction, thriller
Durée: 98min
Sorti le 01 décembre 2014 en DVD/Blu-Ray

Réalisation: Michael & Peter Spierig
Scénario: Michael & Peter Spierig, basé sur le livre All You Zombies de Robert A. Heinlein
Interprétation : Sarah Snook (La mère non mariée), Ethan Hawke (le barman), Noah Taylor  (Mr. Robertson)
Image: Ben Nott
Décor: Vanessa Cerne
Costume: Wendy Cork
Montage: Matt Villa
Son : Peter Spierig
Producteur: Gary Hamilton, Matt Kennedy, Paddy McDonald, Tim McGahan, James M. Vernon
Production: Screen Australia
Distributeur: /
Budget : 17 000 000 $
Festival: Film de Clôture FEFFS 2014

#On notera néanmoins une distribution calamiteuse pour cet audacieux film de science-fiction. Sans passé par la case salles obscures dans l’hexagone, Predestination se voit uniquement proposé en version DVD/Blu-Ray, malgré sa tête d’affiche. Une stratégie injuste tant il s’avère être un bon film de genre, acclamé par les critiques dans tous les festivals où il fût présenté. Il faut croire que les Frères Spierig sont malheureusement tombés dans le mauvais créneau, celui d’un autre ambitieux film de SF sorti plus tôt, Interstellar.  On peut facilement imaginer qu’aucun distributeur n’ait voulu se lancer dans la confrontation avec le film de Christopher Nolan, surtout autour d’un sujet rassemblant quelques similitudes. A défaut, je ne peux que vous recommander de vous jeter sur ce DVD/Blu-Ray qui vaut assurément le coup d’œil. Il se range facilement dans la catégorie des films de SF efficace mais oublié par les distributeurs français, comme Moon en son temps.

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Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

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