Peur de rien, un film de Danielle Arbid : Critique

Chacune de ses réalisations, que ce soit en format long ou court, relevait d’une grande part d’intimité. Rien d’étonnant alors que Danielle Arbid signe un film à ce point autobiographique qu’il narre l’arrivée d’une jeune femme venant, comme elle, de Beyrouth dans le Paris des années 80.

Synopsis : Paris, début des années 90. Lina, une jeune Libanaise de 18 ans, débarque pour suivre des études. Réservée mais idéaliste, elle souhaite profiter de la liberté que lui offre son pays d’adoption. Elle vivra sa vie au gré des rencontres et des difficultés auxquelles elle sera confrontée.

Une actrice éclatante au cœur d’un film transparent

Une version romancée de son propre parcours donc, mais pas uniquement. A l’heure où le cinéma français donne de plus en plus d’importance à ses chroniques sociétales, Peur de rien semble, sur le papier, l’occasion d’apporter à ce genre souvent très austère le vent de fraicheur d’une jeunesse sous-représentée. Arbid  a de plus pris un soin tout particulier à dénicher une jeune actrice parfaitement inconnue pour en faire son alter-égo. Une jeune actrice sortie de nulle part dont le charme et le talent réussissent à irradier l’écran au point de vampiriser complétement le récit. En cela, le choix de Manal Issa dans le rôle de cette immigrée libanaise, renommée pour le coup Lina, fut un excellent choix. Mais le fait que la dramaturgie se focalise à ce point sur son héroïne empêche le scénario de se développer et de se trouver une finalité thématique.

La teneur personnelle du scénario assure une justesse incontestable aux faits qui nous sont racontés, mais là où le bât blesse, c’est dans la façon dont tout cela nous est présenté. Bien que les musiques renvoient directement aux années 80/90, et feront plaisir aux nostalgiques de cette période, le manque d’effort dans les décors est si flagrant que les anachronismes nous font constamment douter de l’époque pendant laquelle se situe l’action. N’aurait-il pas alors été plus habile dès lors de transposer le récit de nos jours, pourrions-nous nous demander ? Peut-être pas car la seule fonction de beaucoup de personnages secondaires est de recréer le tumulte idéologique des dernières années Mitterrand dont la première conséquence est quelque chose de nul en non avenu de nos jours : la politisation des jeunes. Toutefois, le dédain avec lequel Lina côtoie sans s’en soucier aussi bien les « faf » d’extrême-droite que les « cocos » d’extrême-gauche est symptomatique de l’absence de point de vue de la réalisatrice sur l’époque tumultueuse qu’elle prétend dépeindre. Mais, au-delà du symbole politique qu’ils apportent au regard que cette jeune immigrée porte sur son pays d’adoption, les personnages secondaires sont si sous-exploités qu’ils en deviennent difficilement identifiables. Seuls les trois petits-amis de notre héroïne, Julien (Damien Chazelle), Jean-Marc (Paul Hamy) et Rafaël (Vincent Lacoste) ont un semblant d’importance sur la prétendue évolution psychologique de Lina. La part romantique du long-métrage lui apporte une certaine légèreté, mais surtout va devenir l’enjeu majeur du film.

Parallèlement à ses déboires amoureux anecdotiques et à son parcours initiatique en encéphalogramme plat, le film nous fait suivre les cours en amphithéâtre que suit l’héroïne, portés par la professeure incarnée par l’excellente Dominique Blanc. Peut-être les meilleurs passages du film dans l’apologie qu’ils font de l’Éducation Nationale. Et pourtant, la façon dont ces monologues font écho à ce que traverse Lina manque à ce point de subtilité qu’elle donne le sentiment que la réalisatrice cherche désespérément à justifier son récit grâce des modèles littéraires. Ces scènes servent aussi à colmater les blocs du scénario qui souffrent d’un manque de fluidité assez pesant. Le glissement brusque que prend le dernier quart du film, faisant passer l’intrigue des amourettes de jeunesse de Lina à sa volonté d’obtenir une carte d’immigré et un permis de travail est l’exemple le plus flagrant de cette déconstruction dramaturgique. Ainsi, malgré le jeu remarquable de Manal Issa, son personnage ne profite pas de changement notable dans son rapport à la France et les enjeux qu’ils soient politiques ou émotionnels n’apportent rien de constructif au film. C’est pourquoi les frasques juridico-administratives que subit Lina pour acquérir la nationalité apparaissent, à une demi-heure de la fin, comme un espoir de voir le scénario porteur du message sociétal qui jusque-là lui faisait défaut. Et pourtant, la résolution bâclée de cet enjeu final et la brutalité avec laquelle le happy-end –prévisible au possible– clôt le film sans résoudre les intrigues précédemment amorcées renvoient le film face à son caractère anodin.

L’énergie, mêlant candeur et audace, que dégage l’actrice Manal Issa ne réussit pas à tirer vers le haut l’autofiction qu’a voulu signer Danielle Arbid, plombée par une écriture très maladroite. L’image pleine de charme que la réalisatrice donne de la France des nineties est si lisse et impersonnelle que ses tentatives d’y inclure un discours se retrouvent fatalement insignifiantes.

[Bande-annonce] Peur de rien

[Fiche technique] Peur de rien

France – 2015

Réalisation : Danielle Arbid
Scénario: Danielle Arbid, Julie Peyr
Interprétation: Manal Issa (Lina), Paul Hamy (Jean-Marc), Vincent Lacoste (Rafaël), Damien Chapelle (Julien), Dominique Blanc (Madame Gagnebin)…
Image: Hélène Louvart
Montage: Mathilde Muyard
Son : Emmanuel Zouki, Jean Casanova
Producteur(s): David Thion, Philippe Martin, Nabil Akl
Production: Les Films Pelléas
Distributeur: Ad Vitam
Date de sortie: 17 février 2016
Durée: 120 minutes
Genre: Comédie dramatique

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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