Moi, Daniel Blake, un film de Ken Loach : Critique

Moi, Daniel Blake, Vingt-cinquième long métrage, dix-huit sélections à Cannes dont treize en compétition officielle, Ken Loach est le vétéran britannique du Festival de Cannes.

Synopsis : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au « job center », Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d’accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider…

On serait presque tenté de dire son doyen. C’est désormais une habitude pour lui que de venir défiler sur le tapis rouge et de présenter régulièrement son dernier-né. Alors quand il gagne sa seconde Palme d’Or – dix ans après Le Vent se Lève – c’est toute la profession qui salue sans doute l’un des derniers gestes de l’un des plus grands cinéastes européens et fer de lance du réalisme social, sous-genre initié par Roberto Rossellini (néoréalisme italien) dont la particularité est de traiter de sujets sociaux sous un angle semi-documentaire (la réalité réécrite mais traitée sous un format brut). Le prestige est là et Ken Loach a l’immense honneur d’être salué de son vivant. Mais derrière l’acte de bravoure et de dénonciation qu’exerce Ken Loach a chacun de ses films et particulièrement dans Moi, Daniel Blake, le réalisateur ne serait-il pas en train de faire preuve d’une facilité qu’on ne lui connaissait pas ? Comme appuyer un propos connu avec des facilités scénaristiques déplorables pour un cinéaste de son ampleur ? Car à la fin de la projection et malgré tout le respect porté à Ken Loach, c’est bel et bien ce que l’on est tenté de penser quand naît la désagréable sensation que le film semble s’efforcer par tous les moyens de convaincre son auditoire, essayant vainement de lui arracher les larmes pour le rallier à son discours. Un parti-pris exacerbé qui en devient gênant tant le cinéaste use de pathos et de situations faciles pour faire adhérer au destin – certes – empathique de ce – certes – sympathique Daniel Blake. Et au final une interrogation qu’on a honte de poser à haute voix tant Monsieur Ken Loach est un homme dévoué pour les causes sociales : Est-ce-que Moi, Daniel Blake est une immense mascarade ?

Moi, pathos et empathie forcée

Fini donc le récit historique irlandais des années 1930 de Jimmy’s Hall et retour à ce qui fait la veine du cinéma loachien, le drame social. On retrouve ainsi sa patte, à ceci près qu’elle semble moins « documentaire » qu’à l’accoutumée. Il y a toujours les codes du réalisme social fidèles à Loach,  à savoir la justesse de ses acteurs – inconnus, sauf Dave Johns, comique de stand-up – qui délivrent des performances touchantes, une mise en scène au plus près des corps, une humanité qui anime ses personnages ou cette analyse au scalpel de ce qui fait l’absurdité de l’administration et, plus globalement, de la société britannique. On retrouve donc le cinéaste dans ce qu’il fait de mieux et paradoxalement dans ce qu’il fait de pire, soit un manque total de prise de risque et un manque de renouvellement à travers un message qu’il délivre depuis trente ans. Si ce n’était que ça, on serait simplement tenté de dire qu’il s’agit d’un « Ken Loach mineur » dont l’efficacité n’est cependant pas à renier. Pourquoi reprocher à un cinéaste de suivre la voie qui a toujours été la sienne et pour laquelle il s’est toujours battu ? Non, là où le bât blesse, c’est dans la paresse de ce cinéma devenu tellement prévisible qu’il en devient paradoxal. Moi, Daniel Blake n’est juste que l’un des plus mauvais films de Ken Loach, tant il se repose sans remords sur des schémas narratifs éculés, des personnages manichéens sans nuances, des situations apitoyantes, un regard actuel sur la société lourd et passif (la technologie qui laisse en bord de route les vieilles générations) et un dénouement tout ce qu’il y a de plus simpliste.

Moi, Daniel Blake est un film aussi paresseux que simpliste qui ne rend pas du tout hommage à l’immense cinéaste qu’a été Ken Loach.

On suit donc avec une prévisibilité insupportable les pérégrinations de ce menuisier tout ce qu’il y a de plus touchant et propre sur soi, en prise avec les labyrinthiques démarches administratives, ainsi que sa rencontre avec une jeune mère célibataire qu’il va tenter de sortir de sa situation misérable. Dès lors, tout y passe ; de l’impossibilité de trouver une solution à ses problèmes, en passant par la relation naissante et profonde entre deux âmes esseulées dont la relation va se détériorer  jusqu’à l’explosion d’un homme qui ne supporte plus le mépris d’une administration qui le considère comme un moins-que-rien. Tout ça est effectivement très touchant mais Ken Loach use tellement de grosses ficelles pour nous faire adhérer à ce pathos dégoulinant à ras-bord que le film en devient irritable. Moi, Daniel Blake semble être un conte de fées (brut) où les gentils s’opposent aux méchants. Ni plus, ni moins. Un manichéisme insupportable qui empêche toute subtilité et enterre définitivement le film, et par la même occasion le prestige d’un jury cannois qui s’est laissé piéger par la simplicité maladive du film. Avec sa manière de manier les grosses ficelles pour la cause, on est loin, très loin, de la force implacable et bouleversante d’un Sweet Sixteen, d’un My Name is Joe ou plus loin encore d’un Kes. Ce qui aurait pu être un baroud d’honneur respectable ne devient qu’un éprouvant et démagogue film loachien. C’est au chant du cygne qu’on reconnaît les immenses cinéastes. A 80 ans, et avec tout le respect et la fascination éprouvé à l’égard du cinéaste britannique révolté, on espère que Moi Daniel Blake ne sera pas son dernier film car il sonnerait comme une terrible conclusion à une filmographie brillante et jusque là-sans faute.

Moi, Daniel Blake : Bande annonce

Moi, Daniel Blake : Fiche Technique

Titre original : I, Daniel Blake
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Paul Laverty
Interprétation : Dave Johns (Daniel Blake), Hayley Squires (Katie), Dylan McKiernan (Dylan), Sharon Percy (Sheila)
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Jonathan Morris
Musique : George Fenton
Costume : Joanne Slater
Décors : Linda Wilson & Fergus Clegg
Producteurs : Rebecca O’Brien, Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat, Vincent Maraval, Eimhear McMahon, Philippe Logie
Sociétés de Production : Sixteen Films, Why Not Productions, Wild Bunch, BFI Production, BBC Films
Distributeur : Le Pacte
Budget : /
Festival et Récompenses : Palme d’Or & Mention Spéciale Prix du Jury Oecuménique Festival de Cannes 2016, Prix du Public au Festival de Locarno 2016, Prix du Public au Festival de San Sebastian 2016, César 2017 du meilleur film étranger
Genre : Drame
Durée : 119 minutes
Date de sortie : 26 octobre 2016

Royaume-Uni, France, Belgique – 2016

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.
Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.