Men & Chicken, un film d’Anders Thomas Jensen : Critique

Synopsis : A la mort de leur père, Gabriel et Elias apprennent qu’ils ont été adoptés. Les deux quadragénaires décident alors d’enterrer leurs différends pour partir à la recherche de leur père biologique, Evelio Thanatos, reclus sur une île isolée. Ils y rencontrent leurs trois « demi-frères », des asociaux immatures vivant dans un sanatorium vétuste, et découvrent que leurs origines sont teintées d’un lourd mystère qu’il va leur falloir percer.

L’île du Docteur Thanatos

Très attaché à la représentation sarcastique des structures sociales dysfonctionnelles, le réalisateur danois Anders Thomas Jensen, dont on attendait un nouveau film depuis déjà dix ans (il est toutefois loin d’avoir chômé, beaucoup des scénarios des meilleurs films danois de ces dernières années portant sa marque), nous fait découvrir une famille particulièrement atypique à travers une petite perle d’humour noir. Parmi les cinq membres de cette fratrie hors du commun, il donne l’un des rôles à son ancien acteur fétiche, Mads Mikkelsen. Depuis sa collaboration avec Nicolas Winding Refn et ses rôles dans un James Bond et la série Hannibal, celui-ci est devenu l’une des stars des plus prisées du cinéma mondial (on le retrouvera d’ici peu chez Marvel), autant dire qu’en acceptant de revenir chez Jensen grimé en pouilleux lubrique, il prend le risque audacieux de briser son image iconique. C’est également le cas de Nikolaj Lie Kaas, popularisé par la franchise Les Enquêtes du Département V. Car il faut le dire : le look rebutant qu’arbore chaque personnage dans Men and Chicken ne fait pas honneur au charisme naturel des interprètes mais prouve leur talent à se glisser dans des rôles difficiles et à contre-emploi.

Davantage encore que dans ses précédents films, les excellents Bouchers verts et Adam’s Apple, le regard à la fois résignée et bienveillante que porte le cinéaste sur l’humanité passe par le biais d’un drame intimiste, celui d’une famille en quête de rapprochement. Le ton décalé que prend la comédie va dépasser de très loin la seule allure cradingue de ses protagonistes puisque tout, aussi bien dans les dialogues que dans la direction artistique, nous plonge dans un microcosme terriblement glauque et malsain. Mais là où Jensen réussit haut la main son pari, c’est en parvenant à rendre ces cinq frères attachants malgré leurs attitudes violentes et vulgaires. Le parcours de Gabriel et Elias partis à la recherche de leurs racines s’apparente à un voyage initiatique ainsi qu’à une certaine émancipation, tant leur statut de marginaux en ville va s’évaporer une fois sur cette île isolée où leurs névroses respectives font pâle figure au regard de la dégénérescence intellectuelle de leurs trois frères. Privés d’éducation et de repères sociaux, Gregor, Franz et Joseph vivent selon leurs propres règles, ce qui fait d’eux des freaks que l’on aurait légitimement pu voir en méchants de cinéma horrifique. Cependant, en faisant le choix de ne jamais faire sombrer les situations dans une folie hystérique, voire gore, au profit d’une approche tragi-comique, le film sort des sentiers battus à tel point que son humour pince-sans-rire déstabilise souvent mais est chaque fois percutant.

Là où Men and Chicken surprend le plus c’est quand il s’éloigne de la seule galerie de personnages déjantés, dont chaque engueulade est un régal de cynisme amoral, pour accentuer sa sordidité jusqu’à flirter avec le fantastique. C’est en particulier le cas de la bande son qui peut être tour à tour légère et très sombre. Le fait de savoir que le fameux père de ces cinq cas sociaux est un généticien reconnu laisse dès le début subodorer que le scénario va peu à peu dévier vers une relecture  de l’Île du Docteur Moreau. Et la communion -qui dépasse bien souvent les limites de la bienséance- entre ces frères et les animaux qui peuplent leur sanatorium appuie ce sentiment que le cadavre dans le placard de cette famille relève d’une remise en question de leur nature profonde. C’est alors que l’on comprendra que les tocs et autres comportements de chacun des cinq frangins n’a rien d’anodin, et que la caractérisation outrancièrement névrotique des personnages ne s’est faite ni dans l’optique de s’en moquer ni de les rendre inquiétants mais au contraire de rendre tangible le drame de leur anormalité. La fin très émouvante vers laquelle le film nous emmène sans que l’on s’y attende est la preuve de la maitrise d’Anders Thomas Jensen pour mêler son imagination débordante et son humour noir cinglant à des histoires teintées de délicatesse.

Comédie noire et burlesque pleine de bonnes surprises, Men & Chicken tire parti du talent de ses interprètes qui prêtent leurs traits –quelque peu enlaidis– à des personnages repoussants et réussissant à faire d’eux des individus tragiques. Et le génie de Jensen est d’avoir su brillamment absorber une intrigue quelque peu prévisible et son discours moralisateur sur la famille dans un humour si déjanté et corrosif qu’il en fait un pur moment de délectation.

Men & Chicken : Bande-annonce

Men & Chicken : Fiche technique

Titre original : Mænd & høns
Réalisation : Anders Thomas Jensen
Scénario : Anders Thomas Jensen
Interprétation : Mads Mikkelsen (Elias), (Gabriel), Søren Malling (Franz), Nikolaj Lie Kaas (Gregor), Nicolas Bro (Josef)…
Image : Sebastian Blenkov
Montage : Anders Villadsen
Son : Nino Jacobsen
Musique : Frans Bak, Jeppe Kaas
Direction artistique : Cornelia Ott
Décors : Mia Stensgaard
Costumes : Manon Rasmussen
Production : Tivi Magnusson, Kim Magnusson
Société de production : M&M productions, DCM Productions, Studio Babelsberg
Festivals: Festival International du Film Fantastique De Neuchâtel 2015, Etrange Festival 2015
Distribution : Urban Distribution
Durée : 104 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 4 mai 2016

Danemark – 2015

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.