Manchester by the sea, un film de Kenneth Lonergan : Critique

Casey Affleck porte le mélodrame sur ses frêles épaules mais ne parvient pas à générer l’émotion altérée par ce scénario convenu et mal construit qui semble avoir été conçu pour satisfaire les conventions propres au Festival de Sundance.

Synopsis : Après plusieurs années passées à Boston, Lee Chandler retourne à Manchester, Massachusetts, après la mort de son frère. Il y prend en charge son neveu Patrick, mais son deuil et son retour dans la ville font renaitre en lui des souvenirs douloureux qu’il aurait voulu garder enfouit.

Le poids du passé

Même si son meilleur rôle à ce jour reste celui de Gone Baby Gone, réalisé par son frère, on peut affirmer depuis longtemps – depuis la trilogie Ocean’s diront certains, depuis Gerry diront d’autres – que Casey Affleck s’est fait un prénom, essentiellement grâce à son physique fragile et surtout à son regard capable d’en dire beaucoup, que ce soit une profonde délicatesse ou la pire des fourberies. A l’occasion de son troisième long-métrage, Kenneth Lonergan lui offre le rôle principal, celui d’un homme brisé qui va avoir à se reconstruire. Le schéma classique de « retour aux sources et confrontation au poids du passé », Casey l’avait déjà pratiqué dans l’excellent (mais méconnu) Lonesome Jim. Ici, le personnage est ancré dans sa mélancolie, toujours au bord de l’explosion intérieure, et surtout mutique. C’est cette contrainte qui rend sa prestation remarquable, car réussir à exprimer tant d’émotions en en disant si peu est le fruit d’un jeu d’acteur qui mérite d’être salué. Présent dans chaque plan, ce cher Casey est le cœur de cette quête de soi rédemptrice. Pourquoi rédemptrice ? Parce que son personnage, Lee Chandler, traine derrière lui un traumatisme qui le rend irritable et dont il cherchera inconsciemment à se débarrasser.

Ce schéma scénaristique pour le moins classique va de plus se développer via une structure narrative anodine… et terriblement maladroite. Toute la première moitié du long-métrage va ainsi se scinder entre deux axes temporels, l’une suivant ce que vit Lee, la seconde explorant ses souvenirs à grands coups de flash-backs. Mais aucune distinction visuelle n’étant perceptible entre ces éléments (et surtout pas Casey Affleck qui ne vieillit pas d’une époque à l’autre), la reconstitution de ce puzzle chronologique va peu à peu prendre le pas sur le ressenti des émotions de ces trop nombreuses scènes chargées en mélancolie. Ce dispositif poussif ne fait naitre qu’un seul et unique enjeu: celui de deviner quel est ce drame qui hante Lee. Lorsque la réponse nous est dévoilée, à mi-parcours, la scène fait l’effet d’une révélation si attendue que là encore son potentiel lacrymal tombe à plat.

Une fois passé ce nœud dramaturgique, la seconde moitié adopte, à quelques passages près, une narration linéaire, entièrement concentrée sur la relation délicate entre Lee et son neveu Patrick. Interprété par le très prometteur Lucas Hedges (Moonrise Kingdom, Zero Theorem…), le jeune homme devient, dans sa volonté d’aller de l’avant alors que son oncle reste muré dans sa peine, son pendant optimiste, et inéluctablement le vecteur de cette inévitable rédemption. Là encore, la trame de cette reconstruction familiale est un parcours attendu, que le réalisateur parvient à ne pas rendre trop grossier grâce au choix de privilégier un semblant de légèreté à du pathos lourdement appuyé. L’exemple le plus parlant restant cette scène des retrouvailles entre Patrick et sa mére sous l’égide d’un beau-père incarné par l’acteur fétiche de Lonergan, Matthew Broderick (WarGames, La Folle Journée de Ferris Bueller…) grimé pour l’occasion en bondieusard ultra-puritain.

L’unique nom féminin sur l’affiche est celui de Michelle Williams (Brokeback Mountain, Blue Valentine…) qui est essentiellement présente dans les flashbacks de Lee, ce qui ne lui laisse que peu de place pour faire preuve d’une prestation aussi remarquable que celles de ses partenaires masculins… une remarque qui pourrait en fin de compte s’appliquer à chacun des personnages secondaires, trop peu développés. Parce que Manchester by the sea ne repose finalement que sur ses acteurs principaux, on ne retiendra de ce mélodrame familial que la performance de Casey Affleck, sans que l’on puisse pour autant la qualifier de « meilleur rôle de sa carrière ». Il se pourrait même que son jeu tout en retenue soit en somme contre-productif, tant le filtre qu’il impose au regard de son personnage taciturne sur le drame qu’il traverse participe au manque d’emphase que le spectateur va avoir avec l’universalité de la situation. En plus d’être trop classique, sur le fond comme sur la forme, pour être véritablement bouleversant, ce scénario n’a à nous offrir que peu de scènes réellement poignantes, et les amène d’une manière qui nuit à leur effet.  Il ne faudra pas compter sur la fin ouverte mais tragiquement prévisible pour redonner à ce qui l’a précédé la force émotionnelle qui lui fait défaut.

Manchester by the sea : Bande annonce

Manchester by the sea : Fiche technique

Réalisation : Kenneth Lonergan
Scénario : Kenneth Lonergan
Interprétation : Casey Affleck (Lee Chandler), Lucas Hedges (Patrick Chandler), Kyle Chandler (Joe Chandler), Michelle Williams (Randi)…
Photographie : Jody Lee Lipes
Montage : Jennifer Lame
Musique : Lesley Barber
Directeur artistique : Jourdan Henderson
Production : Kimberly Steward, Lauren Beck, Matt Damon, Chris Moore, Kevin J. Wals
Société de Production : K Period Media, B Story, CMP, Pearl Street Films
Distribution : Universal
Présence en festival : Sundance, Toronto
Récompenses : Oscars 2017 du Meilleur scénario original pour Kenneth Lonergan, Oscars 2017 du Meilleur acteur pour Casey Affleck
Genre : Drame
Durée : 135 minutes
Date de sortie : 14 décembre 2016
Etats-Unis – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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