Mamá d’Andreas Muschietti : Critique du film

Mamá : Fable gothique sur l’enfance, spectre dans le placard

Avec Mamá, tous les éléments du conte d’antan sont réunis [i]. Dès l’ouverture et l’apparition à l’écran du “Once upon a time…”, et durant La première demi-heure du film typique des productions horrifiques espagnoles, le spectateur est plongé dans une fable noire aux méandres angoissants : un accident sous la neige, une situation familiale dramatique (le père indigne qui conduit ses enfants dans la forêt enneigée pour s’en débarrasser) ; une grande demeure délabrée et isolée au fin fond des bois, où habite une âme maléfique qui offre de la nourriture aux fillettes, entité spectrale, paysages et ambiance éthérés… La lumière est douce, les filtres jaunâtres et blanc pur. Le décor et l’ambiance du conte fantastique sur l’enfance [ii] sont plantés…

Petit carton au box office américain l’hiver dernier et grand gagnant du dernier Festival de Gérardmer [iii],Mamá est le premier film du réalisateur Andres Muschietti, produit par Guillermo Del Toro . Adaptation du terrifiant court métrage éponyme visible sur Youtube, Mamá nous réapprend à avoir peur des placards et des coins d’ombre, à redouter les bruits suspects annonciateurs d’une monstrueuse apparition, du fantôme possessif et gémissant. De quoi regarder sous son lit avant de dormir! Formellement somptueux et fort d’une interprétation solide, ce conte fantastique installe un climat d’angoisse qui nous tient en haleine jusqu’à sa magnifique et étonnante conclusion, éloignée des conventions hollywoodiennes, d’une grande poésie noire à la Tim Burton. Mamá est aussi un film traitant d’une opposition sur l’image maternelle : comme Frankenstein qui possède un côté touchant malgré sa monstruosité, Mamá est une créature ambivalente à la fois maternelle et destructrice, à la fois hideuse et fascinante, traînant une forme de malédiction, hantée par la maternité dont elle fut privée de la façon la plus arbitraire qui soit. Del Toro a sans doute apporté une touche de lyrisme tragique à la « mama ».

Comme tous les grands monstres réussis, elle est une âme en peine, complexe et touchante. Tandis qu’Annabel, guitariste dans un groupe de rock et dénuée a priori d’instinct maternel, est contrainte de devenir la mère de substitution. Jessica Chastain [v] est parfaite dans ce rôle de tante de fortune dépassée par les événements et sacrifie ici la chevelure blonde qu’elle portait encore dans Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012) au profit d’une coiffure courte et aussi noire que son look. Son personnage évolue en constante finesse, prenant en main le scénario.

Mais c’est surtout les performances des deux petites filles, rampantes, craintives, farouches puis dociles, qui forcent le respect : Megan Charpentier (Victoria) et surtout Isabelle Nelisse (Lilly) interprètent à la perfection ces enfants sauvages élevées au creux de la forêt par une mère fantôme délirante [vi]. Mamá aborde ainsi une réflexion sociologique sur l’étude des comportements innés/acquis : les petites filles à l’instinct bestial vont peu à peu revenir à la civilisation grâce à l’amour. Dans cette évolution, Nikolaj Coster-Waldau [vii] (l’oncle Lukas) le beau gosse utilitaire, est rapidement éclipsé. Il ne faut pas oublier comme personnage central, le fantôme à la silhouette de ju-on japonisant, perdu et délirant. Si la définition du monstre est une personne effrayante, inhumaine, qui suscite l’horreur, Mamá entre sans nul doute dans cette catégorie d’entité terrifiante, se situant entre Ring (1999) et The Grudge (2004).

Muschietti s’appuie sur la sensibilité de ses personnages, autant réalistes que fictifs. Le réalisateur aime ces personnages et cela fait toute la différence : Mamá est l’anti-Sinister (2012) par excellence. Aucun d’eux n’incarne le mal absolu. La musique aussi est un gros point fort avec cette berceuse inquiétante, une magnifique partition de Fernando Velazquez, les violons aigus ponctuant les frissons. La photographie et la mise en scène sont les principaux atouts de ce premier essai. Si le film est imparfait, il témoigne d’un amour sincère pour le genre. Certes, le scénario pêche et se noie à travers les errements du psychologue, personnage mal défini, à la fois examinateur des fillettes, puis enquêteur des dessous surnaturels, avant de devenir victime lui-même. Mais la qualité artistique de Mamá, sa poésie macabre, son lyrisme mystérieux font de ce film un conte fantastique bercé d’émotions, sur fond de maternité maudite. Avec Mamá, la terreur s’installe mais le papillon bleu se pose et porte l’espoir. Après Sinister et Insidious, le film d’épouvante prouve de façon indéniable qu’il peut encore se renouveler.

Synopsis  : Après avoir abattu deux de ses collègues Lucas (Nikolaj Coster-Waldau) tue sa femme et part prend la fuite avec Victoria (Megan Charpentier) et Lily (Isabelle Nelisse), ses jeunes filles de 1 et 3 ans. Suite à un accident de voiture, ils se cachent dans une cabane en pleine forêt. Au moment où le père s’apprête a donner la mort a ses filles, une mystérieuse ombre surgit et l’en empêche. Cinq ans plus tard, les autorités retrouvent les petites, réduites à l’état sauvage. L’oncle et sa petite amie Anabel (Jessica Chastain) les recueillent mais cette même présence maléfique semble avoir suivi les deux fillettes…

Mamá : Bande-annonce

Voici le lien du Mamá short film de 2008 sur Youtube


[i] Le début du film évoque les contes des Frères Grimm, à l’origine saturés de mort (mais aussi de sexualité), avant que ces derniers ne les aseptisent pour les rendre acceptables par la bourgeoisie allemande de leur temps.

[ii] L’enfance est l’un des thèmes fétiches du cinéma d’horreur : après The secret (Pascal Laugier, 2012), La Dame en noir (James Watkins, 2012), Sinister (Scott Derrickson, 2012) – voire le français Derrière les murs (Pascal Sid, 2010), qui, sans être un film d’épouvante, joue sur les registres du genre.

[iii] Au 20è Festival du Film Fantastique de Gerardmer, Mamá a remporté les 3 prix les plus prestigieux : Grand Prix, Prix du Public et Prix du Jury Jeune.

[iv] Guillermo Del Toro est le réalisateur emblématique du film d’épouvante :  Mimic (1997), HellBoy (2004), Le Labyrinthe de Pan (2006) et bientôt Pacific Rim (2013). Guillermo Del Toro, rappelons-le, est un brillant auteur qui possède sa propre touche esthétique, détectable notamment par son fétichisme des monstres en tout genre, les insectes souvent, mais aussi les entités à l’état larvaire, ou les appareils servant à mesurer le temps (tels que les horloges).[v] Jessica Chastain est une actrice en pleine ascension  depuis deux ans : Take Shelter (2011), The tree of life (2011), Des hommes sans loi (2012) et encore fraîche de sa nomination aux Oscars pour Zero Dark Thirty (2012).

[vi] Megan Charpentier et Isabelle Nelisse rejoignent au Panthéon les enfants prodiges ; Victoire Thivisol dans Ponette (1995) ou la talentueuse Bailee Madison de Don’t Be Afraid of the Dark (2011).[vii] Nikolaj Coster-Waldau jouait dans Oblivion mais est surtout connu pour son rôle de Jamie Lanister dans la série Game of Thrones,

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