Made in France, un film de Nicolas Boukhrief: Critique

Déjà avant l’affaire Merah, Nicolas Boukhrief s’intéressait à la question du cheminement psychologique qui pouvait mener des « enfants de la république » à une dérive islamiste, mais c’est bel et bien cette triste actualité qui, en 2012, sera le déclencheur qui va le pousser à en tirer un long-métrage. Débutera alors une longue traversée du désert en quête d’une source de financement pour un film qui aborderait aussi frontalement le sujet de l’islamisme en France. Finalement Canal+ a été l’un des rares à jouer le jeu. En janvier 2015, alors que surviendront les attentats de Charlie Hebdo, le film était encore en post-production. Dès lors, le réalisateur devra lutter pour trouver un distributeur qui accepterait de diffuser un film devenu « sensible ». On peut donc remercier la société britannique Pretty Pictures d’avoir accepté de faire de Made In France le tout premier film français de son catalogue et de nous permettre de découvrir en salles ce long-métrage à la gestation compliquée. Reprenant le schéma du film d’infiltration sur lequel reposait son plus gros succès à ce jour, Le Convoyeur (que le réalisateur sait être populaire dans les banlieues, là où se trouve le public visé par son nouveau film), il est parvenu à établir un scénario qui nous immerge, via le regard désabusé d’un journaliste musulman, dans une cellule de jeunes radicaux menés par un leader charismatique vers le terrorisme. L’ancien rédacteur de chez Starflix prouve sa maîtrise des codes du cinéma de genre en installant un suspense à couper le souffle, mais surtout un regard humain et étonnamment subtile sur le parcours de ses personnages.

Il est important de saluer le parti-pris de s’interdire tout jugement moral ainsi que les interprétations irréprochables des cinq acteurs principaux, grâce auxquels les membres de cette cellule djihadiste évitent de tomber dans le piège de la caricature qu’aurait pu entraîner leur identification assez marquée. Outre Sam, le journaliste, dont la narration emprunte le point de vue (Malik Zidi), et Hassan, le meneur au passé trouble, mais suscitant l’admiration de ses compères grâce à son voyage d’entrainement au Pakistan (Dimitri Storoge), les trois autres personnages sont rendus socialement passionnants par la façon dont sont pensées leurs motivations respectives: Driss, un maghrébin, ancien boxeur au sang chaud, en qui brûle une rage envers les institutions françaises (Nassim Si Ahmed), Sidi, un malien très attaché à sa famille et désireux de venger la mort de son cousin au pays (Ahmed Dramé) et enfin Christophe, issu de la petite bourgeoisie catholique, mais qui voit en l’islam radical la façon de vivre l’aventure et la rébellion dont il rêve (François Civil). Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que c’est parce que ce dernier est, comme Hassan, un converti, qu’il est celui qui va le suivre le plus aveuglément. Débutant par le prêche d’un imam ultra-radical pour s’achever sur la préparation d’un attentat (et en précisant que tout a commencé par la radicalisation de Driss et Hassan en prison), toutes les étapes de l’endoctrinement sont décortiquées avec un réalisme remarquable. Réussir à comprendre ces criminels et la raison de leurs actes est le défi qu’a relevé Boukhrief et qui fait de son polar, un véritable film politique.

La peur que ressent Sam tout le long du film, d’abord en voyant son groupe passer de la fréquentation de mosquées secrètes à des crimes de sang froid, puis en retrouvant pris en porte-à-faux entre la Police qui le considère comme un complice et Hassan qui n’hésiterait pas punir sa traitrise d’une balle en pleine tête, rend l’ambiance du film oppressante du début à la fin. La mise en scène nerveuse de Nicolas Boukhrief profite pour cela de l’appui de la bande-originale composée par Rob qui, pour avoir travaillé sur de nombreux films d’horreur, sait installer par la musique une réelle tension. Ce sentiment de paranoïa est donc un des principaux vecteurs de la réalisation, sans pour autant que cela imprègne le discours tenu sur la radicalisation djihadiste. Le fait d’avoir fait de Sam un « vrai » musulman absout cette démarche scénaristique de toute accusation d’islamophobie. Davantage que la folie criminelle qui semble animer Hassan et le machiavélisme de ceux dont il reçoit les ordres, ce que Boukhrief pointe du doigt  comme étant la première cause de l’embrigadement autodestructeur de ces jeunes français n’autre autre que la situation socio-économique de la France. On en viendrait presque à comprendre que, délaissés par une société ravagée par la crise et n’ayant pour unique repère moral que la violence des médias (incluant le cinéma, puisque Christophe est, comme beaucoup de jeunes de sa génération un fan de Scarface), certains adolescents veulent fuir leur quotidien morose en se tournant vers une autre forme de reconnaissance individuelle qu’une réussite professionnelle devenue inconcevable. En se plaçant en bas de l’échelle du groupuscule (en l’occurrence Al-Qaida puisque, encore une fois, le script est antérieur à l’avènement de Daesh), plutôt qu’en imaginant les coulisses d’une vaste et nébuleuse organisation criminelle internationale, le film réussit à aborder quelque chose de concret, un drame humain qui réussit à nous toucher comme il touche Sam, cet antihéros auquel il est si aisé de s’identifier.

Par le biais d’un film très sombre et d’un thriller haletant, Nicolas Boukhrieff tente avec maestria de démystifier l’image que la télévision nous renvoie des martyrs terroristes, en rappelant qu’ils sont, malgré tout, des êtres humains pathétiques, manipulés par des individus mille fois plus condamnables, et en proie à des doutes face à l’irréversibilité de l’engagement qu’ils ont pris et dont ils se retrouvent être les premières victimes. Cette approche politiquement incorrecte fera immanquablement polémique mais sera sans doute plus efficace que la diabolisation surinée par les chaines d’infos continues pour décourager certains spectateurs de suivre le même chemin.

Synopsis: Infiltré dans une mosquée clandestine pour écrire un article, Sam s’est rapproché d’une bande de jeunes islamistes radicaux. Le retour en France de l’un d’eux, revenu d’un rude entrainement au Pakistan, va rapidement transformer le groupe en une cellule de terroristes. Sam n’aura dès lors plus le temps de faire marche arrière avant que le point de non-retour soit franchi.

Made in France: Bande-annonce

Made in France : Fiche Technique

Réalisation : Nicolas Boukhrief
Scénario : Nicolas Boukhrief, Eric Besnard
Interprétation: Malik Zidi (Sam), Dimitri Storoge (Hassan), François Civil (Christophe), Nassim Si Ahmed (Driss), Ahmed Dramé (Sidi), Franck Gastambide (Dubreuil), Judith Davis (Laure), Nailia Harzoune (Zora)…
Photographie : Patrick Ghiringhelli

Décors : Arnaud Roth
Costumes : Florence Sadaune
Son : Dana Farzanehpour
Montage : Lydia Decobert, Sébastien Pierre, Aymeric Devoldère
Musique : ROB
Producteurs: Clément Miserez, Matthieu Warter, James Velaise
Production: Radar Films, Pretty Pictures
Distribution: Pretty Pictures
Genres : Thriller, Policier, Drame
Durée : 94 minutes
Date de sortie en salle: 20 janvier 2016

France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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