Ma vie de Courgette, un film de Claude Barras : critique

« Moi, Icare, 9 ans, 15cm, je vais vous raconter l’histoire de ma vie de Courgette »

Synopsis : Courgette n’a rien d’un légume, c’est un vaillant petit garçon. Il croit qu’il est seul au monde quand il perd sa mère. Mais c’est sans compter sur les rencontres qu’il va faire dans sa nouvelle vie au foyer pour enfants. Simon, Ahmed, Jujube, Alice et Béatrice : ils ont tous leurs histoires et elles sont aussi dures qu’ils sont tendres. Et puis il y a cette fille, Camille. Quand on a 10 ans, avoir une bande de copains, tomber amoureux, il y en a des choses à découvrir et à apprendre. Et pourquoi pas même, être heureux.

Familles décomposées, enfances recomposées

L’animation française jouit d’une bonne réputation à échelle internationale en proposant des œuvres de qualité qui parviennent à toucher un large public. La facture de ces films se démarque singulièrement des productions américaines. Si ces dernières restent hégémoniques, elles laissent moins de place à des propositions indépendantes, plus originales et audacieuses : le film d’animation reste bien souvent un produit culturel de consommation de masse dont le public cœur de cible est familial. Il doit donc être consensuel, ne pas soulever de problème de société quelconque et être avant tout divertissant. De ce point de vue, Ma vie de Courgette apparaîtrait comme un ovni. Le film de Claude Barras développe son propos en choisissant de s’attaquer à la famille dans tout ce qu’elle peut avoir de dysfonctionnel. Certes, l’animation n’a pas attendu 2016 pour faire de la famille un sujet : les belles mères odieuses ont eu toute leur place chez Disney depuis les débuts de la firme, mais dans Ma vie de Courgette, point de magie salvatrice qui irrigue les contes de fées. Courgette évolue dans le monde réel, avec tout ce qu’il implique de laideurs et d’injustices mais aussi de moments d’une grâce extraordinaire, justement parce qu’ils émergent d’un quotidien qui n’a rien de cartoonesque. L’animation permet d’adoucir les contours rudes d’un récit qui aurait pu être sordide si le choix d’un film en prises de vues réelles avait été fait. La conception des personnages répond à un besoin d’expressivité primordial. Ces marionnettes à la tête démesurée et aux yeux immenses sont un puissant vecteur d’émotions. 

Ma vie de Courgette, c’est l’histoire d’Icare, un petit garçon de neuf ans qui préfère qu’on l’appelle Courgette, parce que sa maman l’appelait comme ça, qui se retrouve à l’orphelinat suite au décès de cette dernière. Il n’a pas de père, « il est parti avec sa poule » lui disait sa mère. Les adultes sont défaillants parfois, le film ne nous l’épargne pas, chacun des petits pensionnaires du foyer des Fontaines a un passé lourd et traumatique. Mais, en donnant le premier rôle à des enfants, en leur donnant la parole sans bêtifier leurs propos, en effaçant la présence des adultes qui sont davantage les témoins d’une histoire sur laquelle ils ont peu de prise que des entités omnipotentes, Ma vie de Courgette tient un discours libérateur pour les enfants en particulier. Vos choix ont de la valeur et méritent d’être écoutés et respectés, vous êtes les acteurs de votre vie. Voilà une proposition qui prend les enfants au sérieux, d’ailleurs, on voit le même film, que l’on ait sept ou quarante sept ans. En effet, le scénario ne repose pas sur un double niveau de compréhension comme de très nombreux films d’animation le font depuis Shrek, mêlant blagues de pets et humour de référence. Les héros de Ma vie de Courgette portent sur le monde qui les entoure un regard pertinent et incisif, pas besoin d’être plus grand pour comprendre. Ils ne sont pas représentés comme des victimes vulnérables, ils vont au-delà de ce qu’on leur a fait subir et recréent ensemble une communauté, une famille à leur image.

La famille dont nous parle Claude Barras est protéiforme. Elle est loin d’être scellée par les liens du sang, ce qui compte c’est d’avoir quelqu’un qui vous aime, comme le dit si justement Simon, gamin poil de carotte qui joue au dur pour se protéger. Le scénario est une adaptation signée Céline Sciamma du roman de Gilles Paris Autobiographie d’une Courgette. On sent l’œuvre de la cinéaste dans l’éviction des adultes, dans la résilience des enfants et dans les choix qui font grandir : Ma vie de Courgette, ou la chronique douce amère d’une enfance en train de se faire.

Ma vie de Courgette : Bande annonce

Ma vie de Courgette : Fiche technique

Réalisateur : Claude Barras
Scénario : Céline Sciamma – adaptation du roman de Gilles Paris Autobiographie d’une Courgette
Interprétation : Gaspard Schlatter (Courgette – voix), Sixtine Murat (Camille – voix), Paulin Jaccoud (Simon – voix), Michel Vuillermoz (Raymond – voix), Paul Ribera (Ahmed – voix), Estelle Hennard (Alice – voix), Elliott Sanchez (Jujube – voix), Lou Wick (Béatrice – voix), Brigitte Rosset (Tante Ida – voix), Monica Budde (Mme Papineau – voix)
Musique : Sophie Hunger
Photographie : David Toutevoix
Montage : Valentin Rotelli
Département artistique : Grégory Beaussart (créateur des marionnettes)
Direction de l’animation : Kim Keukeleire
Producteurs : Marc Bonny, Armelle Glorennec, Pauline Gygax, Max Karli, Kate Merkt, Michel Merkt
Maison de production : Rita Productions
Distribution : Gebeka Films
Récompenses: Césars 2017 du meilleur film d’animation et du meilleur scénario adapté, Valois de Diamant 2016 au festival du film francophone d’Angoulême, Cristal du long métrage et prix du public 2016 au festival du film d’animation d’Annecy
Durée : 66 minutes
Genre : Animation
Date de sortie : 19 octobre 2016
Suisse, France – 2016

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.