L’Outsider, un film de Christophe Barratier : Critique

C’est un véritable revirement tant thématique que stylistique qu’effectue Christophe Barratier à l’occasion de son quatrième long-métrage, L’Outsider.

Synopsis : Août 2000,  Jérome Kerviel, alors âgé de 23 ans, rejoint la section de « Middle-Office » de la Société Générale. Rapidement, son audace le fait remarquer par les responsables de l’équipe de traders qui l’initie à leur métier. Huit ans plus tard, il est devenu l’un des salariés les plus rentables du service grâce aux nombreux risques qu’il n’hésite pas à prendre, mais ses méthodes parfois frauduleuses ne résisteront pas à la crise provoquée par l’éclatement de la bulle de Subprimes.

Le louveteau de la Défense

Si Les Choristes, Faubourg 36 et La Nouvelle Guerre des Boutons étaient tous trois identifiables à leur ambiance passéiste peuplée d’enfants insouciants et illustrée dans des couleurs chaudes, L’Outsider est à l’inverse la peinture d’un monde d’hommes on-ne-peut-plus modernes dominée par des teintes chromatiques bleutées évoquant un contexte déshumanisé. Ce monde en question est celui de la finance, un milieu au cœur du viseur de nombreux films contemporains venus notamment d’outre-Atlantique, tant il semble être l’Alpha et l’Oméga de tous les malheurs du monde depuis l’éclatement de la bulle des Subprimes en 2008. Et bizarrement, en France, même s’il aura suffi à un candidat de s’en prétendre l’ennemi pour être élu Président, la finance est un sujet que le cinéma semble frileux à aborder frontalement. Cependant, le gout du public hexagonal pour les reconstitutions d’histoires vraies faisait du cas Jérôme Kerviel le point de départ le plus évident pour lui faire découvrir les tenants et aboutissants de ce microcosme pour le moins hermétique et de cette affaire sur laquelle les médias ont écrit tout et son contraire.

Or justement, les interprétations faites jusque-là des accusations de fraude émises par la Société Générale envers son ancien trader furent, en plus d’être d’une complexité technique occulte, sujettes à une vision extrêmement manichéenne : Escroc cynique pour les uns, bouc-émissaire d’un système corrompu pour les autres, Jérôme Kerviel est devenu malgré lui un point de clivage entre pro et anti-capitalistes. La réussite de Christophe Barratier est ainsi de s’être inspiré du roman autobiographique de l’ex-opérateur de marché pour en tirer la dimension humaine de son parcours professionnel et surtout de ne jamais prendre parti dans l’imputation des fautes à l’une ou l’autre des parties du procès historique qui allait suivre. Dès l’ouverture, le rapport de force entre ce jeune homme alors inexpérimenté et la taille colossale des tours de l’esplanade de la Défense annonce la façon dont le système va littéralement presser le trader jusqu’à l’usure. Le destin de Kerviel a beau être connu d’avance, l’inévitable schéma de rise and fall sur lequel va se construire son arc narratif profite d’une mise en scène de thriller financier qui apporte un dynamisme trop rare dans le cinéma français. Et pourtant, le scénario ne peut s’empêcher de s’attacher à certains poncifs inévitables et convenus tels que l’histoire d’amour avec la plus belle des collègues ou la relation mentor/élève.

Dans le rôle-titre, Arthur Dupont (déjà vu dans Bus Palladium, Les saveurs du Palais ou encore Maintenant ou jamais) trouve ici son premier grand rôle. Un choix judicieux de la part du réalisateur, tant son physique juvénile confère au personnage une certaine naïveté qui rend plus brutale son introduction dans le milieu impitoyable des traders. Jouant beaucoup sur le paradoxe généré par le caractère immature et la maîtrise technique de ses collègues, la plupart des scènes se déroulant dans l’open space profitent d’une certaine légèreté, qui permet de mieux en appréhender les enjeux. Comme dans The Big Short, c’est donc grâce à une approche comique que le scénario parvient à nous faire oublier l’extrême complexité inhérente à la finance au risque de ruptures de ton parfois inopportunes, tel que la scène du spectacle au cours duquel les dirigeants de la banque les plus responsables en viennent à se ridiculiser. C’est dans ce registre que François-Xavier Demaison semble le plus dans son élément, même si –comme c’est souvent le cas des humoristes peu expérimentés aux rôles de composition– il en fait souvent trop dans le côté clownesque de son personnage, à tel point que certains de ses moments de légèreté en deviennent, du seul fait de quelques grimaces trop appuyées, quelque peu lourdauds et que le départ de son personnage à mi-parcours apparait presque comme une délivrance. Un problème de manque de crédibilité que l’on retrouve d’ailleurs dans l’interprétation, elle aussi à tendance bouffonne, d’un autre ponte de la banque par Sören Prévost.

Outre Arthur Dupont, l’autre excellent choix de casting est celui qui a consisté à donner à Sabrina Ouazani (Antigang, Pattaya…) le rôle de sa petite-amie. Car même si la sous-intrigue romantique n’apporte en soi rien dans l’appréhension du scandale financier, il permet de mieux explorer l’intimité de son personnage principal pour mieux en démontrer la franchise et l’humilité. Le couple ainsi formé devient alors si exemplaire qu’il lui sera difficile de l’accuser d’être à l’origine d’un prétendu détournement de fonds. C’est d’ailleurs peut-être dans cette caractérisation irréprochable que le film affirme le plus son point de vue sur l’Affaire, assimilant la façon qu’a eu Jérôme Kerviel de prendre des risques pour multiplier ses gains non pas à un quelque appât du gain mais davantage à un démon du jeu généré par une dérégulation de sa profession. En effet, contrairement à son homologue américain du loup de Wall-Street, Jérôme Kerviel n’apparait jamais comme un flambeur désireux de profiter de l’argent qui ne lui ait pas dû, mais uniquement comme un employé modèle mais trop crédule pour s’apercevoir de l’immoralité des pratiques qui lui ont été enseignés et qu’il va pratiquer sans se poser de questions… jusqu’à ce qu’elles se retournent contre lui.

Étonnant biopic d’un anonyme transformé bien malgré lui en un symbole médiatique des limites du système boursier, L’Outsider est un film maitrisé malgré ses quelques pointes d’humour malvenues. Arthur Dupont confirme qu’il est une valeur sûre en y incarnant à la perfection cet opérateur financier dépassé par l’ampleur de ses propres activités professionnelles. Cette approche à échelle humaine offre un point de vue passionnant sur une affaire publique dont il était jusque-là difficile de saisir toutes les ramifications.

L’Outsider : Bande-annonce

L’Outsider : Fiche technique

Réalisation : Christophe Barratier
Scénario : Christophe Barratier, Laurent Turner, D’après l’autobiographie «  L’Engrenage : mémoires d’un trader» de Jérôme Kerviel
Interprétation : Arthur Dupont (Jérôme Kerviel), François-Xavier Demaison (Keller), Sabrina Ouazani (Sofia), Sören Prévost (Froger)…
Photographie : Jérôme Alméras
Montage : Yves Deschamps
Musique : Philippe Rombi
Décors : Emile Ghigo
Producteurs : Jacques Perrin, Nicolas Mauvernay
Sociétés de production : Le Pacte, Galatée Films, France 2 Cinéma, Gecko Films, Outside Films, Logline Studios
Distribution : Le Pacte
Durée : 117 minutes
Genre : Biopic, Thriller
Date de sortie : 22 juin 2016

France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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