Life, un film d’Anton Corbijn: Critique

La naissance d’une icône sur papier glacé

Pour être tout à fait franc, lorsque le projet d’un « film sur James Dean » avec Robert Pattinson a commencé à se faire connaitre il y a quelques mois, l’idée de voir l’égérie Dior dans la peau du sex-symbol des années 50 semblait être un choix assez logique. Quelle ne fut donc pas notre surprise alors lorsque le casting s’est fait connaitre et que l’on apprit que le rôle de la star de La Fureur de Vivre était échu à Dane DeHaan, un acteur uniquement connu par les amateurs de films puisqu’il fut découvert l’année dernière dans Chronicles pour les uns ou dans The Amazing Spider-man 2 pour les autres. Ce parti-pris de faire incarner à une star international le rôle d’un inconnu et, inversement, à un acteur encore peu connu le rôle d’une star internationale est donc, au moins autant que la justesse de son propos, le défi central du nouveau film d’Anton Corbijn. Découvert grâce à son excellent premier film Control, traitant du début de la courte carrière du rockeur Ian Curtis, Corbijn a ensuite réalisé deux thriller très décevants, le nanardesque The American et Un Homme très recherché qui n’a attiré le public que par envie d’y voir la dernière prestation de Philip Seymour Hoffman. Après ces productions hollywoodiennes ratées, il n’est pas étonnant donc qu’il est accepté de retravailler avec le producteur Iain Canning avec qui il avait signé Control et surtout en revienne au sujet d’un début de carrière et à un personnage de star précoce parti trop vite.

N’étant pas tout à fait un biopic, le scénario ne pouvait pas (et le parcours de James Dean l’aurait de toutes façons rendu inenvisageable) se borner au sempiternel schéma gloire-déclin-renaissance, mais choisit de prendre pour point de vue le regard qu’avait le photographe Dennis Stock sur son sujet, un angle qu’on peut imaginer être facilité par le fait que le réalisateur était lui-même un photographe attaché à des célébrités. L’enjeu de l’histoire devenait alors une série de photos prise entre les tournages de A l’est d’Eden et de La Fureur de Vivre et qui allait, après la sortie des deux films, participer à l’iconisation de James Dean, mais la vraie question posée par le film se veut être celle de la fin de la vie d’anonyme vers celle de star. Une question qui est traitée à travers des dialogues qui peuvent être, tour à tour touchants et emphatiques, et qui font de James Dean un être terriblement mélancolique. Sa caractéristique première –tel qu’il est décrit dans le film- est d’être constamment tiraillée entre un choix entre la vie de paillettes hollywoodienne et un retour aux sources dans la ferme familiale. Une opposition qui influe indubitablement sur la construction du récit. Toute la première partie est intensément remplie de références cinéphiliques, au point de ne parler finalement qu’aux spectateurs pour qui l’âge d’or des studios n’a pas de secret, sinon comment profiter pleinement de l’interprétation de Ben Kinsley en un exécrable Jack Warner ou des choix d’acteurs quasi-inconnus mais physiquement très ressemblants pour Nathalie Wood, Elia Kazan, Pier Angeli ou Nicholas Ray ? La seconde partie en revanche, celle dans l’Indiana au côté de la famille de quackers, souffre de son ton mélodramatique trop poussé. L’idée de départ qu’était de mettre en scène les conditions dans lesquels furent prises les fameuses photos pour le magazine Life est réussi, mais ce concept purement illustratif ne réussit malheureusement pas à nous aider à cerner l’âme tourmentée de celui qui allait devenir le premier symbole d’une jeunesse américaine en colère contre la société puritaine.

Pour en revenir à question du casting des deux personnages principaux, le choix que l’on pouvait pensé risqué de Dane DeHaan s’avère être une évidence tant l’acteur réussit prendre l’allure de son personnage à tel point que, sur certains plans (surtout les contre-plongées qui, paradoxalement, sont peu nombreuses), on a l’impression de voir à l’écran le vrai James Dean. Son interprétation, ou plutôt son imitation, est cependant, à l’instar de la qualité des dialogues, en demi-teinte : Il peut par moment être parfaitement probant et rendre son personnage attachant (attention, réussir à interpréter un acteur de génie ne fait pas un grand acteur : Pour rappel, Robert Downey Jr était très convaincant en Charlie Chaplin !), et par moment sa façon de caricaturer le côté nonchalant de James Dean en fait quelqu’un de terriblement antipathique. De son côté, Robert Patinson (qui lui ne ressemble pas au vrai Dennis Stock) semble avoir pris conscience que son personnage est accessoire tant il n’implique que peu dans son rôle et que son interprétation effacée (son unique fulgurance étant peut-être la scène où il est sous l’effet d’amphétamines) risque de nourrir les mauvaises langues qui ne le voient encore que le héros très fade de Twilight. La bisexualité de James Dean peut être perçue de façon très sous-jacente dans la relation entre les deux hommes mais on sent que Corbijn est gêné pour l’évoquer frontalement, de la même façon qu’il avait tiré un trait sur les idéaux racistes d’Ian Curtis. Le fait d’en avoir fait quelqu’un d’assez pieux est également un choix scénaristique douteux puisque son athéisme affiché fut une des raisons pour lesquels il différait de ses contemporains mais aussi la cause de sa rupture avec Pier Angeli sur laquelle le scénario fait d’ailleurs l’impasse. Sur un plan formel, on peut saluer le travail irréprochable de reconstitution des années 50 effectué par la décoratrice Anastasia Masaro (L’Imaginarium du Docteur Parnassus, Mamá…). On peut cependant regretter que le budget n’ait pas permis à Corbijn de réitérer l’exercice de la photographie en noir et blanc qui avait pleinement participé au charme de Control et qui aurait participé à la façon qu’a Life de témoigner d’un moment de vie au travers d’un portfolio légendaire.

Parce qu’il privilégie les conversations déclamatoires et la démonstration visuelles à l’émotion et l’exploration psychologique, et parce qu’il ne répond pas aux interrogations qu’il pose, Life est l’exemple même du film qui n’a réussi pas à trouver en la bonne approche et ne touche que la surface de son sujet pourtant passionnant.

Synopsis : Los Angeles, 1955. Le photographe de presse Dennis Stock cherche à se faire connaitre et choisit de suivre un jeune comédien au comportement désinvolte, James Dean, pour lui consacrer un reportage. Entre les deux hommes va naitre une amitié profonde tandis que la carrière de l’acteur est sur le point d’exploser.

Life: Bande-annonce (VOSTF)

Life: Fiche Technique

Réalisation: Anton Corbijn
Interprétations: Robert Pattinson (Dennis Stock), Dane DeHaan (James Dean), Ben Kingsley (Jack Warner), Alessandra Mastronardi (Pier Angeli), Joel Edgerton (John Morris)…
Scénario: Luke Davies
Image: Owen Pallett
Décors: Anastasia Masaro
Costumes: Gersha Phillips
Montage: Nick Fenton
Musique: Owen Pallett
Producteur(s): Iain Canning, Emile Sherman, Christina Piovesan
Production: See-Saw Films, Barry Films, First Generation Films
Distributeur: ARP
Genre Biopic, drame
Durée: 112 mn.
Sortie en salles: 9 septembre 2015 (pour anecdote, la sortie américaine sera trois semaines plus tard, afin de coïncider avec le soixantième anniversaire de la mort de James Dean)

Etats-Unis – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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