Les Suffragettes, un film de Sarah Gavron : Critique

Bien avant son premier long métrage en 2007, Rendez-vous à Brick Lane, Sarah Gavron nourrissait l’ambition de mettre en scène le combat des suffragettes, terme inventé par la presse britannique pour tourner en dérision les activistes du mouvements en faveur du suffrage des femmes. Elle trouve en les personnes de Abi Morgan (emmy award pour The Hour, Shame de Steve McQueen, La Dame de Fer), scénariste, Alison Owen et Faye Ward, productrices, des collaboratrices d’exception pour travailler sur une oeuvre engagée durant plusieurs années jusqu’en 2014, date à laquelle Pathé accepte de financer et distribuer le film.

Par ailleurs, Cameron McCracken, producteur exécutif et directeur général de Pathé UK, annonce: « Ce qui m’a immédiatement attiré dans ce projet, c’est son caractère impérieux et viscéral. Il ne s’agit pas d’un film d’époque nostalgique qui célèbre avec calme les avancées majeures des droits des femmes, mais d’un rappel brutal des sacrifices consentis et du chemin qu’il reste à parcourir aux femmes pour atteindre l’égalité. » Sarah et Abi se sont plongées dans les journaux intimes et les mémoires inédits de ces femmes, dans les dossiers de la police et dans les textes universitaires pour recontextualiser au mieux cette lutte pour les droits en 1912.

Synopsis: Au début du siècle dernier, en Angleterre, des femmes de toutes conditions décident de se battre pour obtenir le droit de vote. Face à leurs revendications, les réactions du gouvernement sont de plus en plus brutales et les obligent à entrer dans la clandestinité pour une lutte de plus en plus radicale. Puisque les manifestations pacifiques n’ont rien donné, celles que l’on appelle les suffragettes finissent par avoir recours à la violence pour se faire entendre. Dans ce combat pour l’égalité, elles sont prêtes à tout risquer: leur travail, leur maison, leurs enfants, et même leur vie. Maud est l’une de ces femmes. Jeune, mariée, mère, elle va se jeter dans le tourbillon d’une histoire que plus rien n’arrêtera…

De gauche à droite : Abi Morgan, Sarah Gavron, Anne-Marie Duff, Helen Pankhurst (arrière petite fille d’Emmeline Pankhurst), Meryl Streep, Laura Pankhurst (arrière arrière petite fille d’Emmeline Pankhurst), Carey Mulligan, Helena Bonham Carter, Alison Owen, Faye Ward

On n’arrête pas une révolution en marche

La viscéralité est donc l’atout premier de cette oeuvre brute et pleine d’énergie, mais au détriment d’autres atouts qui auraient été nécessaires. En effet, en se concentrant sur cette ouvrière Maud, épouse et mère de famille, l’intrigue suit de manière trop linéaire les convictions de ce groupuscule, qui apparaît isolé dans un société encore bien trop ancrée dans un patriarcalisme conservateur. La durée d’une heure et quarante six minutes semble bien trop courte pour l’ampleur scénaristique et les choix sont portés sur un seul personnage, Maud alias Carey Mulligan, qui perd ce qu’il a de plus cher, son époux et son fils pour un combat qui peine encore à être gagné aujourd’hui notamment en Arabie Saoudite. Les autres personnages secondaires, mais pourtant primordiaux, incarnés par Anne-Marie Duff, Helena Bonham Carter et Meryl Streep ne sont que des pions d’un échiquier plus ou moins maladroitement agencé. L’émotion reste souvent en surface malgré des performances extraordinaires. La réalisatrice raconte qu’elle ne désirait pas écrire le biopic d’un personnalité publique. Elle décide donc d’explorer comment l’injustice peut mener à la radicalisation et comment les gens peuvent être attirés par le fondamentalisme et tout sacrifier à un idéal. En cette période de crise, cette volonté n’en paraît que plus juste et l’écho est retentissant. Il est pourtant regrettable de constater que l’évolution de cette femme établie et qui ne connaissait rien de ce mouvement, puisse en si rapidement se rallier à cette cause qui n’est plus à remettre en question. Le parti-pris est alors un facteur évident pour l’adhésion empathique. Aucune surprise notoire cependant, le récit ne surprend guère et par conséquent, finit par se rattacher à cette individualité reconstituée. Cette naïveté pure et abstraite qui nous fait ressentir en même temps que les personnages, qui nous inclut dans les événements racontés, est retransmise par le regard de ces actrices, figures de proue isolées par des gros plans instantanés, qui se veulent être pris sur le vif. Il est difficile dans l’ensemble de faire abstraction du maquillage, des costumes et de la reconstitution, tant l’effet peut paraître criard.

« Prenez conscience du clivage genré »

Certaines scènes sont époustouflantes et la déflagration résonne par ellipses. L’effet yo-yo perturbe les sens. Entre ennuis et admiration, Les Suffragettes ne cesse d’osciller entre deux émotions contraires. La faute à l’agencement trop ordonné de l’intrigue qui elle-même manque de spontanéité. Lorsque la bande annonce épate et émeut par la grandiloquence historique, le film manque de relief ou plutôt fait preuve de trop fortes irrégularités. Le décor sublime est mal exploité par des gros plans hasardeux. La caméra ne vient jamais cueillir l’émotion profonde chez l’acteur qui lui est pourtant excellent, avec un bémol pour Anne-Marie Duff qui parfois grimace. Carey Mulligan prouve une fois de plus l’étendue de son talent et mérite amplement une récompense pour sa performance, malgré l’écriture superficielle de son personnage qui aurait gagné à être moins « joli ». Le personnage d’Helena Bonham Carter, arrière petite fille du premier ministre qui à l’époque était le pire ennemi des suffragettes, est inspirée d’Edith Garrud qui a enseigné le ju-jitsu à ces femmes en pleine rébellion et a formé le groupe des gardes du corps qui entouraient et protégeaient Emmeline Pankhurst. Ben Whishaw réussit avec sympathie à devenir l’époux macho qui peine à s’occuper seul de son fils. Il commente: « Les hommes du film sont pris au piège d’une masculinité en voie d’extinction, ils n’ont aucun autre modèle auquel se raccrocher quant à l’avenir. » Puis, il y a le mari d’Edith Ellyn entièrement rallié à la cause. Pire qu’un pion, il n’est qu’un faire valoir invisible. Pour terminer le trio stéréotypés, l’inspecteur Arthur Steed aka Brendan Gleeson effectue, au contact de femmes qui se battent, un revirement de conscience trop peu discret pour être remarquable. Trois partout et le genre occupe le devant de la scène, quitte à devenir tape à l’oreil. « Prenez conscience du clivage hommes/femmes » nous avertit l’équipe à majorité féminine avec peu de subtilité ni de profondeur. On regrette que de si grands acteurs puissent remplir des cases aussi abruptement.protesting-suffragettes-early-1900sSarah Gavron avoue que « les actrices ont été séduites, à la lecture du scénario, par la découverte des actions coup de poing menées par les suffragettes, cette nécessité de se battre comme les hommes pour se faire entendre, car il serait très rare pour des femmes d’incarner des personnages aussi passionnés. » D’une cela est défendable, il suffit de voir la filmographie de Martin Provost, le dernier Much LovedThelma et Louise… De deux, le choix de se concentrer sur cette femme ordinaire régi par cette prise de conscience soudaine dans une spirale décisive permet à cette histoire un virement vers l’intime relativement surprenant. L’impression de ne savoir où se placer entre épopée historique et récit ordinaire, ampleur sans précédent et intime combat configure aux troisième long métrage de Sarah Gavron un goût d’inachevé. Il est étrange de se rendre compte cependant qu’un même film puisse être apprécié différemment en fonction du contexte socio-politique. L’avant et l’après d’un événement marquant participe au revirement d’appréciation. L’intérêt se gonfle et la sensibilité s’aiguise à la deuxième vision. Sensible(s) à la dominance esthétique, violet, blanc, vert, couleurs associées au mouvement des suffragettes. Sensible(s) à la photographie de l’espagnol Edu Grau, qui a éclairé A Single Man (et qui a dû surmonter son aversion pour le vert!), au format Super 16, jusqu’à 4 caméras portées simultanément pour conférer du réalisme et du dynamisme au lieu de styliser comme le film historique a tendance à le faire. Sensible(s) à cette d’époque d’avant-guerre, où la femme n’était qu’une ouvrière esclave et épouse fidèle. Mais par dessus tout, sensible(s) à la musique d’Alexandre Desplat qui propose un accompagnement orchestral aucunement nostalgique, une métamorphose musicale en somme, qui confère l’urgence au cœur du film avec des accords non résolus, des progressions via des impulsions, des percussions, cordes, piano, et des cornes. De la valse doucement sinistre de « Demonstration » jusqu’au tremblement des cordes aigus de « Children Taken« , la bande son est calme et tendue. Finalement, les dates qui défilent au crédit, sur les pays autorisant le vote aux femmes, participent à cette prise de conscience que le spectateur finit nécessairement par effectuer au sortir de la salle.

Toucher en plein cœur, malgré une mise en scène qui manque certainement de relief et de singularité, Les Suffragettes fait de l’intime un combat universel pour nos droits fondamentaux, transformant pourtant le singulier en pluriel apolitique. Libertés, Égalités, Sexualités. On a dit « apolitique » !

Les suffragettes extrait vidéo

Fiche Technique: Les suffragettes

Réalisation : Sarah Gavronles-suffragettes-affiche
Scénario : Abi Morgan
Casting : Carey Mulligan (Maud Watts), Helena Bonham Carter (Edith Ellyn), Brendan Gleeson (L’inspecteur Arthur Steed), Anne-Marie Duff (Violet Miller), Ben Whishaw (Sonny Watts), Meryl Streep (Emmeline Pankhurst)
Genre : Drame, historique
Nationalité : Royaume-Uni
Date de sortie : 18 novembre 2015
Durée : 1h46
Directeur de la photographie : Edu Grau
Chef monteur : Barney Pilling
Chef décoratrice : Alice Normington
Maquillages et Coiffures: Sian Grigg
Compositeur : Alexandre Desplat
Producteurs : Faye Ward, Alison Owen
Production : Ruby Films, Film4, BFI, en association avec Ingenious Media, avec la participation de Canal+ et Ciné+
Distributeur : Pathé

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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