Les merveilles, un film de Alice Rohrwacher : Critique

Les merveilles du titre sont celles de ce village situé entre l’Ombrie et la Toscane où se déroule l’histoire du second film d’Alice Rohrwacher, couronné du Grand Prix à Cannes en 2014.

Synopsis : Dans un village en Ombrie, c’est la fin de l’été. Gelsomina vit avec ses parents et ses trois jeunes sœurs, dans une ferme délabrée où ils produisent du miel. Volontairement tenues à distance du monde par leur père, qui en prédit la fin proche et prône un rapport privilégié à la nature, les filles grandissent en marge. Pourtant, les règles strictes qui tiennent la famille ensemble vont être mises à mal par l’arrivée de Martin, un jeune délinquant accueilli dans le cadre d’un programme de réinsertion, et par le tournage du « Village des merveilles », un jeu télévisé qui envahit la région…

Les abeilles et le miel

Une équipe de télévision tourne une émission de téléréalité dans de magnifiques thermes, en faisant participer les villageois déguisés en étrusques à coups de perruques et de flonflons à un concours du meilleur produit régional, le tout présenté par Milly Catena à l’avenant, pseudo-étrusque en diable, un personnage dont les brèves apparitions permettent d’apprécier le travail tout en retenue de Monica Bellucci, une actrice qui bonifie décidément avec l’âge.

Le côté complètement artificiel de cette émission télévisuelle est en contraste totale avec la vie des principaux protagonistes, Wolfgang et sa famille germano-italienne, des apiculteurs atypiques qui vivent en marge de tout et de tous : A 12 et 8 ans, les aînées de la fratrie de quatre sœurs ne vont plus à l’école, mais aux champs, à apporter les abeilles de la ferme afin qu’elles y butinent. L’installation plus qu’artisanale de la ferme apicole ne respecte visiblement pas les règles d’hygiène sanitaire ; le père, allemand, parle en français avec la mère qui semble pourtant être italienne. De plus, il dort tous les soirs à la pleine lune, avec un couchage complet allant du sommier aux couvertures… Une famille très originale, en somme, qui ne veut se conformer à une télé-réalité d’aucune sorte, ni à l’épandage par ses voisins d’insecticides sponsorisés par des laboratoires, mortel pour les abeilles, et où la très jeune Gelsomina tient le rôle de chef de famille, comme le fils que Wolfgang n’a pas eu…

Les merveilles, est un film assez délicat ; délicat avec ce père un peu irresponsable, un peu fantasque qui finit toujours par se faire pardonner par tous, femme, enfants, ou encore Coco, une amie allemande qui vit avec la famille et qui fait le tampon entre ces dernières et son compatriote Wolfgang… Délicat encore avec cette fratrie qui fait tout à fait penser à celles que l’on rencontre dans le cinéma japonais récent, bien sûr chez Hirokazu Kore Eda, ou chez Kiyoshi Kurosawa dans Tokyo Sonata par exemple, mais également dans les animations du studio Ghibli (Mon voisin Totoro, Le tombeau des lucioles, etc) : joyeuse, insouciante, soudée, éminemment sympathique. Et ce malgré la rudesse de leurs conditions d’existence. Seule peut être Gelsomina, interprétée très justement par la jeune Maria Alexandra Lungu, dont c’est le premier rôle au cinéma, est dans une gravité qui n’est pas conforme à son âge, mais qui est la résultante du poids de ce que son père lui fait porter, avec l’aval complice de toute la famille, de la fin de l’innocence aussi, une sortie de l’enfance catalysée par l’arrivée de Martin au foyer de Wolfgang, un jeune délinquant allemand, mutique et mystérieux, qui éveille tout son intérêt. Délicat enfin avec la mère, un rôle confié par Alice Rohrwacher à sa propre soeur, son aînée Alba Rohrwacher, dans une sorte de mise en abyme, une femme attirée par les singularités de son mari, mais effrayée des conséquences de son comportement sur leur vie familiale et sur la pérennité de leur entreprise.

Délicat, mais pas complaisant. On sent une réelle nostalgie dans la manière qu’Alice Rohrwacher a de filmer sa Toscane natale, cette ferme délabrée et peu confortable, mais nichée dans des joyaux naturel, voire naturalistes, le bleu de l’eau, le blond des champs, le doré du soleil qui ne disparaît que la nuit venue…

Même si on n’arrive pas vraiment à savoir si elle est d’accord ou non avec la manière de vivre imposée par le patriarche, elle souffle beaucoup de vérité et d’émotion dans ce récit presque autobiographique. Même si on ne comprend pas toujours les personnages qui rentrent et qui sortent, comme cet homme rencontré par Gelsomina sur le marché, et même ce jeune Martin placé dans la famille de Wolfgang et qui gardera son mystère jusqu‘au bout, on reste captivé par l’ambiance du film.

Last but not least, la présence discrète de Monica Bellucci dans ce film vaut le coup d’être mentionnée, tant elle apporte de la sensibilité, avec pourtant un rôle assez mineur de déesse de carton-pâte. Quand elle croise Gelsomina, une fois, deux fois, il s’installe entre elles une sorte d’attirance réciproque et mélancolique de deux personnes pareillement prises au piège d’un univers, de leur univers, duquel elles semblent vouloir s’échapper.

Le jury du festival ne s’y est donc pas trompé en attribuant à ce film singulier, inclassable et très personnel le grand prix pour la session de 2014.

Les merveilles : bande annonce

Les merveilles : Fiche Technique

Titre original : Le meraviglie
Réalisateur : Alice Rohrwacher
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 11 Février 2015
Durée : 110 min.
Casting : Alba Rohrwacher (Angelica), Maria Alexandra Lungu (Gelsomina), Sam Louwyck (Wolfgang), Sabine Timoteo (Cocò), Agnese Graziani (Marinella), Monica Bellucci (Milly Catena)
Scénario : Alice Rohrwacher
Musique : Piero Crucitti
Chef Op : Hélène Louvart
Nationalité : Allemagne
Producteur : Carlo Cresto-Dina
Maisons de production : Tempesta, Amka Films Productions, Rai Cinema Distribution (France) : Ad Vitam distribution

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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