Le fils de Jean, un film de Philippe Lioret : Critique

C’est avant tout grâce aux prestations tout en retenue de ses acteurs, ainsi qu’au recul de sa mise en scène qui ne s’étend pas sur leurs jeux de regard, que ce drame intimiste parvient à éviter les écarts mielleux vers lesquels aurait pu l’entraîner son propre pitch.

Synopsis : Mathieu, un père divorcé de 33 ans, n’a jamais connu son père. En jour, un appel passé depuis le Québec par un certain Pierre, se présentant comme son meilleur ami de celui-ci, lui apprend sa mort. Mathieu  décide alors de traverser l’Atlantique pour assister aux funérailles de cet inconnu et surtout rencontrer ses deux demi-frères dont il vient d’apprendre l’existence, mais Pierre l’exhorte à ne pas révéler les liens qui les unissent. Il va alors lui falloir s’acclimater à cette nouvelle famille pour mieux en découvrir les secrets.

Voyage pour raisons familiales

Après des débuts oubliables dans le domaine de la comédie populaire, Philippe Lioret a changé radicalmeent de crédo au début des années 2000 pour se spécialiser, d’abord dans le mélodrame familial, puis dans un sous-genre plus consensuel encore, celui du film social lacrymal (Welcome et Toutes nos envies). Le réalisateur est à présent revenu vers là où il a su le mieux nous prouver son talent car, à l’instar de son œuvre la plus populaire à ce jour, Je vais bien, ne t’en fais pas (2006) qui explorait la relation entre une sœur et un frère à travers l’absence de ce dernier, son nouveau film se penche cette fois sur les rapports père-fils… en l’absence du père. Une démarche que l’on pourrait taxer d’opportuniste, mais dès lors que l’on accorde du crédit à ses déclarations, – comme quoi il travaillait le scénario du Fils de Jean depuis 15 ans (depuis la lecture de « Si ce livre pouvait me rapprocher de toi » de Jean-Paul Dubois dont le réalisateur s’est « indirectement inspiré ») – on peut alors aisément en conclure que son aboutissement est la somme de toutes ses obsessions, en l’occurrence la peur des dislocations familiales et du traumatisme émotionnel que cela peut engendrer.

Cette direction thématique est exactement celle que prend le récit de cet homme, s’obligeant à aller au-devant d’un père inconnu, quand bien même celui-ci serait mort, et chez qui le fait d’apprendre l’existence de deux demi-frères réveille en lui un irrépressible regain de curiosité pour en savoir sur ce géniteur démissionnaire. S’il est une idée qui écarte le scénario du schéma convenu du psychodrame cul-cul-la-praline redouté, c’est celle d’avoir fait de Mathieu un auteur de polars, et de la femme de Pierre une amatrice de tels romans. Une caractérisation qui peut sembler anodine, mais qui annonce en fait une construction du récit faite à la manière d’une enquête policière, débutant par la mort d’un homme suivie d’une infiltration sous une identité secrète. Une investigation dans un cadre intime qui touche à des thématiques pour le moins universelles : Le besoin d’appartenir à un cocon familial et la culpabilité de l’abandon.

Le scénario repose donc essentiellement sur les relations entre ses personnages, sur lesquels va peser le poids des non-dits et des mensonges par omission. Et heureusement pour lui, le film dispose, pour donner corps à cette charge affective, d’excellents acteurs. Le premier d’entre eux est évidemment Pierre Deladonchamps dans le rôle-titre. De ce jeune acteur alsacien découvert dans L’inconnu du Lac, Lioret a su exploité la fragilité de son physique de grand enfant (dissimulé derrière une barbe mal rasée). Face à lui, Gabriel Arcand est magistral dans la façon dont son interprétation tour à tour bougonne et chaleureuse dissimule un malaise bouleversant. La question que l’on peut d’ailleurs se poser est de savoir si ce n’est pas uniquement pour donner le rôle à cet acteur méconnu en France mais populaire au Québec que le tournage est allé s’expatrier là-bas. L’intercontinentalité n’apporte en effet strictement rien à la dramaturgie, sinon de splendides décors. Un voyage imposé par la coproduction? Quoiqu’il en soit, le film y a trouvé d’autres acteurs secondaires tout aussi brillant, et tout particulièrement Catherine de Léan et Marie-Thérèse Fortin dont la sincérité à fleur de peau prend à contre-pied la tension sous-jacente entre les deux personnages masculins.

Quant à la construction du récit proche de celle du thriller, elle sera encore appuyée par un twist final (prévisible diront certains) qui viendra bouleverser tout ce qui l’a précédé, mais aussi les spectateurs. Les blessures internes des personnages prendront alors une ampleur émotionnellement irrésistible dans ces dernières minutes qui offrent de plus une nouvelle lecture au film. Un processus efficace, même si il arrive un peu tard mais parfaitement installé. Impossible de reprocher à Lioret de ne pas avoir su doter sa narration d’un rythme soutenu, chaque scène étant habilement pensée pour nous faire avancer vers ces adieux finaux et les rendre plus déchirants encore… trop peut-être. En effet, sans que la mise en scène n’ait jamais avoir recours au moindre artifice pathos, le sentimentalisme, dont le scénario use de bout en bout et dans chacune de ses pistes scénaristique, frôle (en particulier dans le rapprochement entre Mathieu et la fille de Pierre) la surdose superficielle.

Même si le film laissera indifférents les spectateurs que le cynisme auraient rendu hermétiques aux dispositifs émotionnels, aussi bien calibrés soient-ils, son casting irréprochable et sa structure astucieuse en font l’un des plus beaux mélodrames que le cinéma français nous ait offert ces derniers mois.

Le fils de Jean : Bande-annonce

Le Fils de Jean : Fiche technique

Réalisation: Philippe Lioret
Scénario: Philippe Lioret, Natalie Carter, d’après le livre Si ce livre pouvait me rapprocher de toi de Jean-Paul Dubois
Interprétation: Pierre Deladonchamps (Mathieu), Gabriel Arcand (Pierre), Catherine de Léan (Bettina), Marie-Thérèse Fortin (Angie), Pierre-Yves Cardinal (Sam), Patrick Hivon (Ben)…
Image: Philippe Guilbert
Son: Jean-Marie Blondel
Montage: Andrea Sedláčková
Musique: Flemming Nordkrog
Producteur(s): Marielle Duigou, Philippe Lioret, Pierre Even, Marie-Claude Poulin
Production: Fin Août Productions, France 3 Cinéma, Item 7
Distributeur: Le Pacte
Genre : Mélodrame
Durée: 98 minutes
Date de sortie: 31 août 2016

France/Canada – 2015

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.