The Social Reckoning : la data du jugement

Seize ans après The Social Network, Aaron Sorkin passe derrière la caméra pour raconter les Facebook Files et le combat de la lanceuse d’alerte Frances Haugen. Porté par Mikey Madison et Jeremy Allen White, The Social Reckoning est un film-dossier vif, limpide, mais aussi plus didactique que vertigineux. Sorkin y pose les bonnes questions sur la toxicité des réseaux sociaux, sans toujours oser creuser jusqu’à la racine du mal.

Une arrestation au bord d’une route. Une femme, le visage aimanté à son écran, n’entend plus les policiers qui lui parlent. La scène d’ouverture glace le sang parce qu’elle montre un fléau invisible et toléré par ceux qui l’ont fabriqué. En 2010, The Social Network, mis en scène par David Fincher sur un scénario oscarisé de Sorkin, pressentait déjà que nos interactions sociales allaient changer de forme. Tout tenait dans son dernier plan, un Mark Zuckerberg seul face à son écran, rafraîchissant une page en boucle après une demande d’ami. Le réseau comptait alors 500 millions d’inscrits, il en revendique aujourd’hui trois milliards. Entre-temps, Sorkin a disséqué un autre gourou de la tech en écrivant Steve Jobs, avant de passer à la réalisation avec Le Grand Jeu, puis de faire trembler le prétoire des Sept de Chicago. Le voici de retour chez Facebook, la facture à la main. On y suit Frances Haugen (Mikey Madison), ingénieure du réseau social, qui confie à Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), journaliste du Wall Street Journal, les documents qui vont secouer le cocotier de la Silicon Valley.

Au centre du débat trône l’algorithme, sorte chef d’orchestre invisible. L’outil devait rapprocher les gens, offrir un espace pour s’épanouir en groupe, effectuer des rencontres, créer des liens. Il a cependant appris à récompenser la colère des utilisateurs. Facebook refuse d’arbitrer le vrai et le faux, mais ne pas trancher revient déjà à choisir, et cette neutralité de façade nourrit la radicalisation. Il s’agit d’une « inception » planétaire, où l’idée s’implante à coups de scrolling, avec des dégâts psychologiques bien réels. À l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis, et quand l’intelligence artificielle brouille encore plus la frontière entre information et manipulation, le film tombe à point nommé.

La force des invariables

Sorkin joue avec malice de l’ironie dramatique. Pendant que l’enquête avance, le montage file vers l’événement du 6 janvier 2021, date que chacun connaît. Le procédé tient peut-être du gadget, mais il insuffle du rythme. Trump n’est jamais nommé, pourtant on le devine dans chaque drapeau brandi. Les meilleures séquences suivent Mark Zuckerberg (Jeremy Strong) et sa garde rapprochée, filmés comme un gouvernement à huis clos. Sauf que ce gouvernement n’a pas d’électeurs, que ses cadres défendent leur confort et que la modération n’appartient qu’aux dirigeants. Le garçon des dortoirs a disparu, et avec lui l’excuse de l’immaturité qu’accordait le film de 2010.

Le récit patine pourtant dès qu’il s’arrête pour expliquer sa thèse. De manière didactique et programmatique, on désigne un coupable sans creuser l’origine du mal, ce modèle économique qui monnaie notre attention. On ne s’aventure pas sur le terrain du thriller non plus. Haugen a pourtant photographié des milliers de pages au risque d’être démasquée, mais la peur de se faire prendre reste hors champ, loin de la tension de Reality ou de Snowden. La mise en scène est trop sobre et sage, enfermant les personnages dans des bureaux gris et des décors urbains, à peine aérés par quelques échappées dans un parc. Sorkin reste un écrivain, un dialoguiste du sensationnel, et l’angoisse bureaucratique que Fincher insufflait à Zodiac ou Mindhunter manque cruellement.

Le cœur bat donc ailleurs, plus précisément dans le duo. Horwitz, en sceptique fâché et perdu avec la technologie, sert de relais au spectateur. Le trait est gros, mais il rend tout limpide. Mikey Madison, plus en retenu que dans Anora, campe une geek révoltée et obstinée. On aurait tout de même aimé plus de chaleur, avec des personnages féminins mieux servis. Le rapport de force entre une lanceuse d’alerte et une autorité presque toujours masculine se sent à peine, et une réplique maladroite sur le « mansplaining » n’arrange rien.

Reste un film dynamique et accessible, qui pose une réflexion sincère sur la toxicité des réseaux sociaux. Où s’arrête la liberté d’expression quand le mensonge rapporte plus que la vérité ? Qui doit tracer la frontière entre le vrai et le faux, un patron, un algorithme ou nous-mêmes ? Et que reste-t-il de notre libre arbitre après une heure de scrolling ? Le film n’apporte pas toutes les réponses, mais il désigne ceux qui les cherchent. Son final galvanisant célèbre ainsi la presse d’investigation et le courage des lanceurs d’alerte, à grand renfort de discours, comme toujours chez Sorkin. Il parlera sans doute aux plus jeunes et à tous ceux qui scrollent sans voir la machine qui les regarde.

The Social Reckoning ne réécrit pas l’algorithme, mais il donne au moins envie de le débrancher, le temps d’une séance.

The Social Reckoning – bande-annonce

The Social Reckoning – fiche technique

Réalisation : Aaron Sorkin
Scénario : Aaron Sorkin, d’après les articles The Facebook Files de Jeff Horowitz
Interprètes : Mikey Madison, Jeremy Allen White, Jeremy Strong, Bill Burr, Wunmi Mosaku, Betty Gilpin, Billy Magnussen
Photographie : Jeff Cronenweth
Montage : Alan Baumgarten
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Stuart M. Besser, Todd Black, Peter Rice, Aaron Sorkin
Sociétés de production : Columbia Pictures, Escape Artists, Alcon Entertainment, The Gotham Group
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 1h52
Genre : Drame
Date de sortie : 7 octobre 2026

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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