Interview de Stephan Streker pour son film Noces

À l’occasion de la sortie de Noces le 22 février 2017, nous avons rencontré Stephan Streker dont les ambitions sont plus cinéphiles que politiques pour ce film qui met en scène Zahira telle une Antigone dans cette tragédie familiale de 2017.

« Mon film est avant tout une tragédie grecque de 2017, le sujet, se sont les liens intrafamiliaux plus que la question du mariage forcé »

CineSeriesMag : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous emparer d’un tel sujet ?

Stephan Streker : Ce n’est pas le sujet qui m’a poussé, c’est l’histoire. Je trouve que c’est une histoire extraordinaire à raconter parce que c’est une histoire d’amour avec des gens qui s’aiment profondément, mais il y a une sorte de force incroyable qui les dépasse. J’ai trouvé ça passionnant à raconter à partir du moment où tous les personnages principaux de cette tragédie familiale sont le siège d’enjeux moraux incroyablement puissants et qu’ils étaient tous écartelés. C’est une histoire extraordinaire à raconter aujourd’hui et qui en dit beaucoup sur notre époque. C’est une tragédie grecque de 2017.

« Je suis Zahira », Stephan Streker

Si dans votre précédent film, Le Monde nous appartient, vos personnages partageaient les mêmes valeurs, dans Noces, la question des valeurs que vous abordez est plus difficile ou plus subtile. Comment s’est passée l’écriture pour laisser la parole à chaque personnage, ce qui vraiment le point fort du film ?

Ici, la question du point de vue des personnages a présidé à l’écriture. Je m’étais directement dit que c’était important que l’on comprenne chacun des personnage. Je comprends parfaitement et très naturellement Zahira. On peut dire pour faire court que je suis Zahira. Je comprends l’inconstance de sa jeunesse, mais c’était important de comprendre tout le monde. Il ne s’agit pas d’excuser des actes, mais de comprendre les motivations de chacun des personnages. D’ailleurs, Jean Renoir disait : « Dans mes films, il n’y a jamais de méchant car chacun a toujours ses raisons » et c’est vraiment ce qui a présidé à l’écriture de Noces.

En parallèle de Noces, Tempête de Sable sort au cinéma et aborde des thématiques similaires et fait donc écho à votre film, quelles ont été vos références cinématographiques pour Noces ?

Je n’ai pas vu Tempête de Sable. Je suis très très cinéphile et je pense qu’on est toujours le fruit, quand on pose un geste artistique, de son vécu d’être humain et d’amateur d’art. C’est à dire que je pense que je suis cinéaste parce que j’ai vu beaucoup de films. D’ailleurs je n’ai pas été dans une école de cinéma donc j’ai appris en voyant des films. Je n’ai eu aucune référence consciente pendant l’écriture ou le tournage. En revanche, plusieurs fois après les projections ou dans les critiques, les gens citent un film, et je suis très heureux qu’ils en parlent car je l’adore et je reconnais un point commun avec ce film : nous ne jugeons pas les personnages et on les comprend tous. Il s’agit d’Une séparation d’Asghar Farhadi. Je suis très heureux de cela, même si ce n’était pas une référence consciente, bien que nous ayons un acteur commun puisque, Babak Karimi, le père de Zahira dans Noces est aussi le juge dans Une séparation.

Vous filmez des traditions et des coutumes dans votre film. En général, elles sont très cinématographiques avec les costumes, les tissus, les couleurs. Ici, vous les tournez presque en « ridicule » ou du moins rendez le mariage incongru puisqu’il a lieu par Skype. Qu’est-ce que vous vouliez dire/filmer de ces rites ?

Je ne suis pas d’accord avec vous, la scène du mariage n’est pas du tout ridicule. En rien ridicule et certainement pas de mon point de vue, mais cela vous appartient de le penser. C’est exactement comme ça que ça se passe. C’est en fait la scène la plus proche de la réalité puisque dans ce genre de cérémonie tout le monde a toujours un téléphone pour filmer. J’ai eu accès à des images de mariage fait par Skype, ça se passe exactement comme ça. Donc je réfute totalement le terme ridicule pour cette scène. Vous devez savoir que dans le film c’est un vrai Imam qui ne se serait jamais permis de tourner une telle scène en ridicule.

Certes, c’est donc réaliste, mais pourtant inattendu donc incongru. On s’attendait à un mariage au Pakistan, qui d’ailleurs aura lieu plus tard, mais pas à l’écran …

Pour moi, c’est extraordinairement intéressant de montrer quelque chose qui n’a jamais été montré au cinéma. C’est très rare d’avoir la chance de montrer au cinéma quelque chose que l’on a jamais vu. Je vous met au défi de me dire quel est le dernier film que vous ayez vu pour lequel vous vous êtes dit « tiens ça, je l’ai jamais vu ». On a appelé le film Noces car l’instant de la cérémonie même est un moment très important du film. C’est tellement étonnant, mais c’est comme ça, les mariages se font par Skype.

« Je pense que ça va évoluer et j’aurai pour preuve l’émotion que le film suscite »

Sans dévoiler la fin, on peut dire finalement que le film est fataliste, mais plus que ça, il n’a pas la volonté d’enjoliver la réalité…

Le film n’est pas du tout fataliste. Dans la tragédie grecque, il y a une inéluctabilité et une fatalité qui est monstrueuse car c’est la situation qui est monstrueuse, pas les êtres humains. La tragédie grecque ça ne se termine pas bien, c’est un peu l’idée quand même. Il n’y a pas du tout de fatalisme de ma part en tout cas dans la mesure où je pense que les choses peuvent et vont évoluer. Je vois ça grâce à l’émotion qui naît du film. Elle témoigne d’une volonté de faire évoluer les choses. Quand Sophocle fait Antigone à l’époque, ce n’est pas pour dire que c’est génial ce qui lui arrive, mais en même temps les choses ont évolué et donc Antigone est datée. Ce que j’espère, c’est que Zahira est une héroïne et qu’elle peut devenir un symbole. Je pense que dans des années Noces sera daté, pas le substrat, mais cette histoire-là. Si quelqu’un avait fait un film sur les mariages en France au début du XXe siècle, il y avait aussi des situations très problématiques, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je pense que ça va évoluer et j’aurai pour preuve l’émotion que le film suscite.

Donc vous pensez qu’un film peut en quelque sorte guérir ou au moins éveiller les consciences ?

Je n’en sais rien, je pense qu’un film doit juste éclairer, donner un point de vue. Je ne crois qu’en ça. L’artiste doit avoir un point et le jugement moral appartient au spectateur.

Selon vous alors, à qui s’adresse le film au départ ?

A n’importe qui. A l’autre. Faire un film, c’est tenter une conversation avec l’autre.

Justement cette conversation a du déjà s’engager lors des premières projections du film avant sa sortie. Quels sont les premiers retours ?

Le film a énormément voyagé. On en est à notre 25e festival donc on est allés dans des endroits aussi divers que Toronto, Rome, Istanbul, Édimbourg, Washington… Je constate vraiment que le film touche, les gens sont émus. C’est une très grande satisfaction quand on réalise un film sans musique ajoutée. Il n’y a pas de musique tire-larmes et pourtant les gens sont très émus.

Revenons sur le casting, les personnages et plus précisément la sœur de Zahira. Comment expliquer que les sœurs et les mères se résignent voire s’opposent à la rébellion des plus jeunes alors qu’elles ont elles-mêmes souffert de la situation autrefois ? Zahira entend de sa soeur « il faut changer ce qui vaut la peine d’être changé ». C’est très heurtant, mais en même temps, elle n’a pas l’air malheureuse…

C’est pile cela, une ambivalence, c’est très heurtant qu’elle dise cela et en même temps elle a l’air sincère et je suis sûr qu’elle l’est. C’est une forme de résignation, mais en même temps elle est heureuse. Quand elle dit « le pire qui puisse m’arriver ce serait de perdre mon mari », je suis sûr que c’est vrai. Toute la problématique est dans cette ambivalence. D’ailleurs l’actrice, Aurora Marion, me disait « mais est-ce qu’elle est cynique? ». Et je lui ai répondu que pas du tout, elle est sûre qu’elle fait le bien. Quand elle dit en s’en allant à Zahira : « je suis heureuse que tout soit arrangé », il n’y a aucun cynisme, elle est sûre que ça va s’arranger. Elle se dit que ça va être un peu bizarre pour Zahira au début, mais elle va se marier, ça va bien se passer. Et ça va très bien se passer et en plus Zahira va continuer à voir sa famille.

Même si le film laisse planer un doute irrésolu, ce n’est pas sûr à 100% qu’elle va continuer à voir sa famille. Le retour définitif au Pakistan est évoqué. C’est en tout cas ce que Zahira croit comprendre…

On ne saura jamais, est-ce que c’est pour tout le temps, seulement pour la cérémonie… on ne sait pas. Cette ambiguïté est maintenue par le fait qu’on ne sait pas exactement ce qu’elle même entend de ce que se disent ses parents dans la chambre. Tout ça est fait exprès car quelle que soit la situation de toute façon Zahira ne veut pas de cette vie.

Justement, si l’on joue sur les ambiguïtés, le frère l’est aussi. Il est à la fois un soutien précieux pour Zahira et celui qui ira le plus loin dans la volonté de marier Zahira …

Le problème d’Amir, c’est qu’il est écartelé. Sa faiblesse est qu’il est d’accord avec le dernier qui a parlé. Quand il est avec Zahira, il la comprend. Quand il avec son père, il le comprend. Puis de nouveau, il comprend Zahira et quand il est avec sa mère, il la comprend. Il comprend tout le monde, ce qui est son drame. Il est dans l’inhibition de l’action, il veut que ça s’arrange. Quand vous êtes dans cette inhibition de l’action, il faut poser des actes et parfois ce sont les pires possibles. Il faut stopper l’action à tout prix.

Et au milieu de tout cela, il y a notre regard un peu plus occidentalisé qui est cristallisé à travers Olivier Gourmet et Alice de Lencquesaing…

Oui mais en même temps, je comprends tout le monde, pas seulement eux. Les personnages joués par Alice et Olivier, ce n’est pas tant qu’ils soient occidentaux, mais plutôt qu’ils sont des amis de la famille. C’est cela qui valide le fait qu’ils aient un point de vue. Je n’ai pas voulu que débarque dans l’épicerie du père une sorte de représentant de l’autorité, de directeur d’école… Je trouve que ça aurait été maladroit. Eux aussi, ils veulent que ça s’arrange. Il n’y a pas de jugement moral, ils voient que c’est le malheur et veulent changer ça.

D’ailleurs vous avez intégré une scène avec le directeur d’école qui appelle la police, n’écoute pas les arguments de Zahira …

C’est le seul personnage qui n’est pas sauvé dans le film. Il y a quand même un mauvais dedans. Parce que lui est bêtement raciste, quand il dit « il faudra lui expliquer que dans notre pays on ne se bat pas dans la rue », c’est une remarque scandaleuse. Je voulais montrer qu’une fille comme Zahira peut être confrontée à cela aussi. J’ai dit à l’acteur qui tient ce rôle : « Tu es le seul salaud du film ». C’est pas un grand salaud, mais quand même…

Bande annonce : Noces

 

 

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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