PIFFF 2015: Interview du réalisateur Thierry Poiraud pour le film Don’t Grow Up

A l’occasion du Paris International Film Festival, rencontre et interview du réalisateur Thierry Poiraud pour le nouveau film Don’t Grow Up  présenté en compétition du Festival.

J.D. : Don’t Grow Up est, après Atomik Circus que tu as coréalisé après votre frère et Goal of Dead dont tu as réalisé la seconde moitié, le premier film dont tu es seul maitre à bord en quelques sortes. Quels avantages et inconvénients ça a de se retrouver tout seul comme ça?

T.P : Goal of the Dead, je l’ai fait moi-même, même si on partageait une même histoire avec Benjamin Rocher qui a fait la première moitié.

J.D. : Oui, mais vous deviez avoir préétablis des critères en terme de réalisation et de mise en scène parce que, même si il y a une patte dans chaque partie, il n’y a pas un fossé stylistique entre les deux « mi-temps » du film.

T.P. : C’est sûr qu’on avait travaillé en amont, surtout avec le chef opérateur (Matias Boucard, qui est revenu sur Don’t Grow Up) donc on avait une lignée, et puis c’était un sujet qu’on m’avait apporté et que j’ai retravaillé ensuite avec la même scénariste que pour Don’t Grow Up qui est Marie Garel-Weiss. Mais Don’t Grow Up c’est vraiment mon bébé que j’ai fabriqué avec elle du début à la fin. Sur la réalisation, la liberté d’aller là où tu veux, c’est aussi une peur d’aller là où tu veux parce que t’as personne… Enfin, un film c’est toujours un travail d’équipe. En fait c’est pas tant mon travail sur la réalisation qui été affecté, c’est surtout le fait de porter un sujet tout seul, et sur les choix de montage et de musique aussi. L’idée qu’un réalisateur soit seul, c’est pas vrai, on est toujours aidé. C’est dans les choix d’écriture, sur ce que tu veux raconter, les choix artistiques et les personnages, tout ça c’est tes choix à toi en fait.

J.D. : Avant de percer au cinéma, avec ton frère vous avez fait les Beaux-Arts puis vous avez travaillé dans la publicité et un peu dans la vidéo musical. Qu’est que tu as tiré de ce parcours?

T.P. : Avant même de faire des courts-métrage live, on faisait de l’animation et on écrivait des scénarios. Nous ce qu’on voulait faire dès le début c’était des films fantastiques un peu bizarres donc personne n’en voulait, donc il a fallu qu’on prouve qu’on savait des films. C’est comme ça qu’on en est venu à faire des clips et de la publicité pour gagner notre vie et faire nos preuves en fait. La publicité, contrairement à ce que les gens pensent du fait qu’il y ait beaucoup d’argent, on ne fait absolument tout ce qu’on veut. Ça m’a appris une rigueur de devoir, en très peu de temps de tournage, raconter une histoire et que tout, les cadres, les personnages, soient superbes. Donc ça implique une énorme rigueur qu’il faut être très rapide tourner jusqu’à trente plans par jour, même si on sait qu’à la fin on n’en gardera que quelques secondes. Il faut savoir ce qu’on veut raconter, on ne peut pas se perdre parce que ça coûte trop cher. La publicité c’est une bonne école pour apprendre à être très concentré et très rapide pour choisir ses cadres sur un plateau. Le clip, c’est autre chose, c’est de l’expérimentation, on te laisse inventer des univers et des lumières même si ce n’est pas propice à raconter des histoires.

J.D. : Pour en revenir à Don’t Grow Up, d’où t’es venu l’idée de faire un film sur l’adolescence en reprenant cette thématique du zombie que tu avais déjà exploité dans Goal of the Dead ?

T.P.: Au départ, j’avais seulement envie de faire un film sur l’adolescence, sur le passage à l’âge adulte, qui étaient des sujets qui m’intéressaient. On a commencé a travaillé dessus, et après on a vraiment eu envie d’en faire un fantastique, alors je me rappelle qu’on début on a hésité entre une histoire de vampires et même de l’horreur sans fantastique, mais il y avait ce contexte d’un foyer isolé sur une île. C’est quand on a commencé à développer les personnages, nous est venu cette idée d’infection qui ne touche que les adultes qui est devenue l’histoire du film. La véritable idée de cette chronique c’était que, dans une première partie, ils soient chassés par des adultes, dans une deuxième partie ils soient chassés par des enfants, parce qu’ils sont pile-poil au milieu, c’est ça la métaphore de ce passage. Du coup on s’est retrouvé à développer cette histoire mais les idées sont venues par la suite.

J.D. : Tous ces jeunes acteurs, comment tu les as trouvé ?

T.P. : C’était surtout sur des castings dont une grande partie a été faite à Londres. Ils sont à 80% anglais.

J.D. : C’est pour ça que tu as tourné ton film là-bas, parce que la législation française rend très difficile de faire tourner des gosses, surtout dans un film d’horreur ?

T.P. : Non, c’est pas pour ça. Si on doit comparer, les acteurs anglais ont une autre façon de travailler qu’en France, ils sont beaucoup plus laborieux, ils ne sont pas mieux ni moins bien mais pour moi qui aime bien préparer en avance c’est très agréable. Là, la spécificité c’était que c’étaient des non-acteurs, des adolescents. C’était censé être des adolescents qui sortent de foyer, donc déjà trop matures pour leur âge parce qu’ils ont vécu beaucoup de difficultés, donc le plus dur ça été de trouver des enfants. On a été chercher dans des foyers mais ils voulaient pas jouer alors on a trouvé des pré-ados qui avaient joué un peu au théâtre. Une fois qu’on avait nos acteurs, ils devaient travailler avec leurs émotions même s’ils n’ont vécu que 15-16 ans, ce qui fait que leurs personnages leur ressemblent beaucoup et le plus compliquer ça été de répéter et d’apprendre à les connaitre. On a passé 10 jours en vase clos à répéter, à jouer au foot, à se baigner, à passer des soirées ensemble, à regarder la télé pour voir qui vannait qui… Interview-du-realisateur-Thierry-PoiraudJe les ai étudié en même temps que se créait un groupe et avec la scénariste Marie on a réécrit beaucoup en fonction de ces personnages. Du coup, on a dû être très rapides parce qu’on avait pas beaucoup de temps sur le plateau. Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais on a vraiment repensé le scénario en fonction des personnages et des apports des jeunes comédiens.

J.D.: Puisque l’enjeu horrifique de ton film c’est le passage à l’âge adulte, comment est-ce que tu considères les clefs pour ce passage, puisque, dans le film, c’est le personnage qui a l’air d’avoir le moins de personnalité qui va faire le premier cette transformation, alors que ceux resteront à la fin sont les deux dont on sent qu’ils ont le plus de vécu?

T.P.: Parce que c’est pas une question de vécu justement. On a étudié la question de l’âge adulte chacun de notre coté et chacun y a mis ce qu’il avait envie de mettre. Moi, c’est surtout la définition qu’en a fait Françoise Dolto, qui tente à dire que l’âge adulte c’est à partir du moment où tu puisses t’oublier en tant que personne pour donner à l’autre,, sachant que l’enfant est extrêmement égocentrique, qu’il ne voit le monde qu’à travers son prisme à lui.  Donc dès que tu commences à t’occuper de l’autre, ça peut en devenant parent, en aidant des gens ou en tombant amoureux, puisqu’on est prêt à s’abandonner pour quelqu’un d’autre. Et dans l’histoire le premier à être infecté, il était secrètement amoureux de sa camarade, alors que celui qui meure, il a beau avoir son flingue, c’est un grand gamin donc il n’aurait pas pu être touché. Notre héros principal était très ancré dans ses problèmes à lui, et s’il est infecté ce n’est pas parce qu’il couche avec sa copine mais parce qu’il se confie à elle et en tombant amoureux d’elle, il se libère du poids de ses traumatismes d’enfant. On est parti de ce principe pour tricoter notre histoire.

J.D.: Et je suppose que l’idée de la gamine, la petite black muette, c’est pour condamner tes derniers personnages en leur donnant la responsabilité d’une adoption en quelque sorte?

T.P. : C’est tout à fait ça. La fin où l’héroïne part avec elle sur sa barque, on l’avait depuis le début même si on a imaginé des scénarios avec ce qui pourrait se passer après, si elles atteignaient le continent notamment, mais on ne les a pas gardé parce qu’on comprend bien qu’elle devient adulte en resserrant la gamine et en abandonnant derrière ses rêves d’enfant et son « prince charmant » alors que poursuivre le mélodrame au-delà ça devenait un peu con. On a vraiment voulu clore sur une touche d’espoir autour de la notion de famille.

J.D. : A l’origine, tu désirais tourner au Canada, la production t’a finalement fait tourner dans les îles Canaries. Comment tu as fait pour réadapter les décors à ta vonté, étant donné que les paysages ont une place centrale? Est-ce que tu as dû refaire tout ton découpage?

T.P.: Ça c’est justement l’école de la publicité parce qu’on arrive sur le plateau et on tire au mieux de ton décor. Tu redécouvres un lieu dont tu ne connais rien et tu apprends à l’expoiter. Le plus dur c’est que j’avais passé deux ans au Canada à faire des repérages, je les imaginait avec leur look dans la neige, et quand j’arrive aux Canaries ils sont tous en maillot de bain, ça n’était rien à voir. Le plus compliqué ça a été de me rebooter le cerveau, j’y croyais pas…

J.D.: Et pourtant toute la première partie j’ai cru que ça passait dans des îles nordiques donc quand j’ai vu le désert ça m’a choqué.

T.P.: On a triché, grâce aux cadres en fait, j’ai fini par recomposer ce que j’avais dans la tête, à part la neige bien sûr mais je l’ai remplacé par le desert, mais qui est très blanc aussi. Avec le chef op’ on s’est vraiment amusé à recadrer pour créer notre petit Canada à nous. J’avais à retrouvé la rudesse et les grands décors qui me plaisaient là-bas, ça m’a pensé à réfléchir à ce que je voulais vraiment et à essayer de le recréer moi-même.

J.D.: Et les plans aériens…?

T.P.: Alors ça, on a triché, le plan d’ouverture on l’a fait là bas mais le plan sur la forêt c’est un plan que mon chef op’ a filmé en Finlande pendant qu’il tournait une publicité, il s’est dit que j’en aurai besoin et il a eu raison. C’est ça les films à petit budget, c’est la démerde. Mais j’avais besoin de montrer la petitesse de ces enfants face à l’énormité du monde, c’est ce qui fait qu’on ne sait pas trop où ça se passe.

J.D.: Et maintenant, tu es sur une autre projet?

T.P.: J’ai appris qu’il valait mieux avoir trois-quatre projets en même temps pour espérer en voir un aboutir deux ans plus tard. J’en ai plusieurs, ça va d’un thriller avec encore un enfant, à une comédie un peu plus folle et j’ai des projets de série télé aussi, une série un peu foldingue qui prépare.

J.D. : Tu comptes continué à travailler seul comme là ou retravailler en collaboration?

T.P.: Justement, la série télé c’est différent de la solitude du long-métrage, puisqu’en plus de partager la réalisation des épisodes, c’est un travail de troupe qui se rapproche un peu du théâtre et on cohabite avec plusieurs auteurs, ce qui est très agréable!

Le lendemain, le film Don’t Grow Up,  plébiscité par le public du PIFFF, remportera l’Œil d’Or du meilleur long-métrage.

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.