Quentin Tarantino : Portrait d’un réalisateur unique

Enfant terrible du ciné US à l’aura de rock star, encyclopédie vivante du 7ème art, mais aussi pour ses détracteurs : plagieur, pornographe de la violence et recordman du nombre de déclinaisons du mot fuck en une seule phrase : Quentin Tarantino est surtout et avant tout un grand cinéaste : portrait d’un réalisateur unique.

Quand Quentin Tarantino sort enfin de l’ombre du vidéo club où il travaille à Los Angeles, et auquel il doit une grande partie de son érudition, il créé l’événement avec Reservoir dogs (1991). Le film impose une vision personnelle au milieu de références avoués au cinéma de De Palma, Scorsese et de films d’action asiatiques (le script s’inspire d’un passage du City on fire de Ringo Lam (1987)). Bête de festivals, le film, repéré à l’origine par une amie d’Harvey Keitel (qui le produira en plus de jouer un des rôles principaux), annonce ce qui fera la signature de son auteur : la décontraction et le rythme des dialogues dans un univers drôle et violent à la bande son cool et rock.

Dès son œuvre suivante (Pulp Fiction 1994), Tarantino rafle le pactole tant rêvé : la palme d’or à Cannes. Remise des mains du grand Clint Eastwood, elle finit de l’envoyer sur orbite.

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Farce mafieuse découpée en trois grandes histoires qui se croisent et se décroisent, le film révolutionne la vieille formule hollywoodienne et fera moult émules, pas toujours très maîtrisées ou intéressants. Travolta est remis au goût du jour via un rôle de mafieux drogué un peu couillon, à mille lieux de ses précédentes performances et Samuel Jackson apparaît pour la première d’une collaboration qui dure aujourd’hui encore et devient l’acteur « cool » tarantinien au phrasé parfaitement adapté à la prose de l’auteur.

Le duo revient en 1997 avec l’adaptation (seul film à ce jour où l’histoire originale n’est pas de Tarantino) de Punch Creole d’Elmore Leonard (1992) renommé Jackie Brown.
Pam Grier tient le premier rôle d’une histoire mêlant arnaques et humour au casting à nouveau trois étoiles. De Niro joue un truand amorphe et stupide dont les limites seront mises à rude épreuve par une Bridget Fonda excellente en nymphette superficielle fumeuse de pétards.
L’hommage à Elmore Leonard, l’une des influences majeures de Tarantino, est réussi le film alternant moments doux et mélancoliques dans un emballage drôle et décalé qui rend l’œuvre immédiatement culte.

Il faut attendre 2001 pour voir Q.T. débarquer avec son hommage aux films asiatiques de la Shaw Brothers (Un seul bras les tua tous (1967) de Chang Cheh entre autres). Le film scindé en deux parties (Kill Bill volume 1 (2003) et Kill Bill volume 2 (2004)), en raison de sa durée excessive pour un film de série (près de 4h), montre une autre facette du talent protéiforme de son auteur. Si la patte est reconnaissable entre mille, la première partie est beaucoup moins axée sur les dialogues et bien plus sur l’action. Le film est un nouveau coup de maître et ses parties volontairement différentes se complètent comme les deux faces d’une même pièce. Le volume deux rend ainsi hommage aux westerns spaghettis et au cinéma gore italien avec un rythme plus posé. A noter que Samuel Jackson fait une apparition furtive dans le rôle d’un pianiste.

Grand amateur de films de genre (comme il l’a à nouveau montré dans Boulevard de la mort (2007), un hommage aux slashers des années 70), mais aussi féru d’histoire, Quentin propose sa version du film de guerre et surtout sa vision baroque, violente et déjantée de la seconde guerre mondiale.
Inspiré en partie par les Douze salopards (1967) et ses personnages dégueulasses et borderlines, Inglorious Basterds (2009) réunit, sous la coupe de Brad Pitt, une troupe d’officiers juifs envoyés pour dessouder Hitler himself.
Le film est, une fois de plus, découpé en chapitres et commence par introduire le génial Christoph Waltz (aussi bon pour réciter du Tarantino que Sam Jackson, ici présent comme narrateur) dans la défroque de Hanz Landa, un mélange d’officier et d’inspecteur aussi intelligent et retors que Sherlock Holmes mais à la morale bien plus perverse. Les chapitres s’enchaînent sans temps mort et proposent, en plus d’une intro magnifique (considérée par Tarantino comme sa scène la mieux écrite), une montée de suspense se terminant en fusillade éclair au montage hallucinant. Le seul bémol du film est également la seule erreur de casting de Q.T. à ce jour, à savoir le personnage de Shoshana trop caricatural pour intéresser et surtout exécrablement interprété par une Mélanie Laurent incapable de la moindre nuance et déclamant (mal) son texte avec le même air vide du début à la fin.

Le réalisateur revient ensuite avec deux westerns.
Le premier, Django Unchained (2012), revisite la traite des Noirs dans un récit violent et radical où Leonardo DiCaprio et Samuel Jackson brillent dans les rôles de deux ordures sans morale. Le second, Les huit salopards (2015), tourne très vite au huit clos paranoïaque en mélangeant le The Thing de John Carpenter (prenant au passage une partie du score d’Ennio Morricone, abandonné sur la table de montage par Carpenter) et le roman Les dix petits nègres d’Agatha Christie. S’ils séduisent la critique, le final violent et les personnages tous plus pourris les uns que les autres laissent le public un peu en retrait, le film étant l’un des moins populaires de Tarantino en terme de box office, là où Django avait été son plus plus grand succès.

A quelle sauce Tarantino va-t-il nous revenir ? Un troisième western pour boucler une trilogie far-west comme il l’avait fait avec l’univers des gangsters à ses débuts ou un projet tout autre ? Le bonhomme ayant déclaré vouloir se retirer au bout de dix films, il ne nous reste donc que deux projets à voir. Les paris sont ouverts mais une chose est sûre, la suite et fin de sa carrière sera saignante !

 

Festival

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Olivier Pastorinohttps://www.lemagducine.fr/
Auteur du recueil de nouvelles "Nouvelles des Morts" aux éditions Edilivre et du livre de science fiction "Avant la Fin". Féru de Cinéma, de littérature et de Rock.

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