Frantz, un film de François Ozon : Critique

On ne peut pas enlever à François Ozon d’avoir de l’inventivité et l’audace de constamment tout remettre en question. Depuis son premier film, Sitcom, jusqu’à son dernier, Frantz, seizième de la lignée, il n’a pas fait deux films identiques.

Synopsis : Au lendemain de la guerre 14-18, dans une petite ville allemande, Anna se rend tous les jours sur la tombe de son fiancé, Frantz, mort sur le front en France. Mais ce jour-là, un jeune Français, Adrien, est venu se recueillir sur la tombe de son ami allemand. Cette présence à la suite de la défaite allemande va provoquer des réactions passionnelles dans la ville…

Faux-semblants

Ni dans la thématique, ni surtout dans la forme. Et pourtant, la patte Ozon est toujours là, entre l’exaltation de son ou ses personnages féminins (ou occasionnellement masculin, comme dans  le Temps qui reste porté brillamment par Melvil Poupaud), ou le trouble entourant les inclinations sexuelles des unes et des autres. Frantz est un film construit en creux autour de l’absence du personnage éponyme; éponyme si l’on veut, car Frantz (Anton von Lucke), un soldat allemand tué en 1918, n’est qu’un McGuffin apparaissant dans des flash-backs fantomatiques et qui ne sert que de support aux divers précipités de sentiments glanés dans le film.

Les vrais protagonistes de l’histoire sont ses proches : Anna (Paula Béer), sa quasi-veuve, une jeune orpheline qui se retrouve du coup sous la garde des parents de son fiancé défunt et Adrien Rivoire (Pierre Niney), un français qu’Anna croise sur la tombe de son fiancé qu’elle vient fleurir tous les matins, et qui se présente comme un ami proche de Frantz d’avant-guerre. Ils sont complétés desdits parents, Herr Hans Hoffmeister (Ernst Stötzner, confondant de rectitude et de rigueur allemande) et Frau Magda son épouse (Maria Gruber), désarmante dans son déni de la mort et sa volonté de faire revivre Frantz au travers d’Adrien. Amenant dans le même élan lecture sociale et européenne de la guerre et ses séquelles sur les individus touchés personnellement dans leur chair par la perte d’un être cher, un descendant qui plus est, François Ozon structure son film par petites touches concentriques qui se focaliseront de plus en plus sur le personnage d’Anna, la vraie héroïne du film.

Adrien, un mystérieux français qui vient s’incliner, voire pleurer sur la tombe de Frantz, est l’objet de tous les rejets des villageois, en même temps que celui de tous les fantasmes et de toutes les projections, comme une sorte de continuation de Frantz aux yeux et dans le cœur de ses parents aussi bien qu’à ceux d’Anna. Avec son physique émacié et un jeu sobre et sombre, Pierre Niney donne au rôle un caractère romantique et exalté qui favorise l’engouement collectif des proches de Frantz. Porteur d’un lourd secret dont la teneur est habilement brouillée par le réalisateur, Adrien déclenche à son tour tout un jeu de faux-semblants et de mensonges perpétrés notamment par Anna, encouragés par les personnages les plus insoupçonnables, à commencer par le curé du village auprès duquel elle vient se confier. Le propos principal du film tourne en effet autour du thème des mensonges et des tromperies, conscientes ou inconscientes, infligées à l’autre ou à soi-même…

Frantz est filmé dans un noir et blanc pointu et lumineux mais mélancolique à la fois (on pense dans une certaine mesure aux « tableaux » du Crosswind de l’estonien Martti Helde), sauf dans les phases oniriques ou de flash-backs (Frantz et Adrien à Paris, par exemple), où la couleur est utilisée de manière plutôt vive (comme ce rouge qui monte progressivement aux lèvres d’Anna dans un moment d’intense émotion). Un mélange réussi dans les deux parties du film : la partie allemande où Adrien vient faire ses « aveux », et celle, française, où c’est Anna qui arpente les rues à la recherche d’Adrien, mais surtout à la recherche d’elle-même…

Même si de manière fugace, on lève d’incrédulité un sourcil face à cette jeune allemande aux ressources incertaines, quitter les montagnes d’une Allemagne vaincue et qui panse ses plaies, pour venir seule en territoire encore ennemi, on se laisse globalement emporter par la fougue du personnage que l’actrice Paula Beer, une révélation lumineuse, emmène graduellement depuis la jeune femme taciturne et terne vers une véritable passionaria de l’Amour. Les vraies motivations des personnages restent floues, ce qui rend chacun de leurs mouvements presque cruciaux, décisifs. La mise en scène de François Ozon permet totalement l’adhésion du spectateur, avec une mise en place douce, austère comme il le dit lui-même, qui atteint son acmé mélodramatique au bout des presque deux heures que dure le film.

Cette mise en scène est également intelligente, faisant une part quasi-égale aux allemands et aux français, également responsables et victimes de la guerre, sans manichéisme ni compromission. A l’image de ce prénom Frantz, la forme francisée d’un prénom allemand, comme symbole d’une union européenne cinématographique…

François Ozon n’a  donc pas fini de nous surprendre. La facilité apparente avec laquelle il déroule son œuvre, avec certes du bon et du moins bon, montre combien il en a encore sous la pédale, avec sa sensibilité d’homme qui connaît pourtant si bien les femmes et les sublime film après film.

Frantz – Bande annonce

Frantz – Fiche technique

Titre original : –
Réalisateur : François Ozon
Scénario : François Ozon, avec la collaboration de Philippe Piazzo
Interprétation : Pierre Niney (Adrien Rivoire), Paula Beer (Anna Hoffmeister), Ernst Stötzner (Doktor Hoffmeister), Marie Gruber (Magda Hoffmeister), Johann von Bülow (Kreutz), Anton von Lucke (Frantz Hoffmeister), Cyrielle Clair (La mère d’Adrien), Alice de Lencquesaing (Fanny)
Musique : Philippe Rombi
Photographie : Pascal Marti
Montage : Laure Gardette
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer, Stefan Arndt, Uwe Schott
Maisons de production : Mandarin Cinema,  X Filme Creative Pool
Distribution (France) : Mars Film
Récompenses: César 2017 de la meilleure photographie
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 07 Septembre 2016
France, Allemagne – 2016

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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