Enragés, un film de Éric Hannezo : Critique

Enragés est un remake du Rabid Dogs de Mario Bava, un polar noir comme on en fait plus ou si peu. C’est un film de genre sombre et oppressant qui malmène les nerfs du spectateur en l’entraînant dans la folie des personnages. Enragés.

Synopsis : Après que leur braquage a tourné au cauchemar, une bande de malfrats n’a d’autres choix que de prendre un otage et d’arrêter la première voiture venue. Mais les actes ne sont jamais sans conséquences et les fugitifs vont devoir traverser un Enfer dont ils ne ressortiront pas indemnes.

Un film noir sur fond rouge

Amoureux de cinéma et de films noirs, Éric Hannezo (Infidèles, Mademoiselle C) a voulu recréer cette ambiance authentique dans une adaptation à l’américaine. Un rêve qu’il a réalisé avec beaucoup de passion et de sérieux et c’est un peu pour les mêmes raisons qu’il a choisi ses acteurs. Virginie Ledoyen (Une autre Vie, Ablations), pour son faux-air à la Claudia Cardinale. et Guillaume Gouix (La French, Les Revenants) pour son regard perçant. Lambert Wilson (Suite Française, Barbecue), Laurent Lucas (Piégé, Alléluia), Franck Gastambide (Les Kaïra, Les Gazelles) et François Arnaud (The Borgias, J’ai tué ma Mère) pour leurs visages empreints d’humanité. D’emblée le générique donne le ton avec des images propres et envoûtantes dans des nuances de rouge et noir. On dirait presque une oeuvre d’art où les thèmes du sang et de la folie sont invoqués. Celui de l’Enfer aussi. Le générique rappelle ainsi ceux que Saul Bass a pu réaliser pour les films de Hitchcock et Scorsese : Psychose, Sueurs Froides, Les Nerfs à Vif…avec cette omniprésence du rouge.

Tout au long de l’oeuvre, la couleur rouge est latente et s’infiltre dans les images. Tantôt, elle est suggérée par un objet transitionnel (l’ourson de la petite fille, la fenêtre des toilettes, la cigarette…), tantôt elle inonde l’écran tout entier, flamboiement de colère et de tension à l’image de ces criminels « enragés ». L’ambiance est pesante, étouffante, dans la veine de Sueurs Froides où Hitchcock utilise le filtre rouge dès le générique, dans les cauchemars et le bijou fatal. Elle suggère l’aliénation et la mort, dénouement fatal, inéluctable.

Une spirale infernale

Le braquage des quatre malfaiteurs a très mal tourné et, dés lors, chacun de leurs actes les conduira irrémédiablement à leur perte. Les personnages sont condamnés à sombrer peu à peu dans la paranoïa et la hargne. Enragés nous entraîne dans cette folie dévorante, cette psychose qui envahit les braqueurs, pris au piège d’un cercle vicieux les rappelant à leur sombre existence et à la fatalité. Le spectateur pénètre dans la sphère intime des personnages, vulnérables, filmés de très près avec des plans serrés sur leurs visages, leurs peurs, leur haine. Parfois, nous entrons plus loin, dans leurs pensées, leurs souvenirs suggérés par les flous, les volutes de fumées, et encore et toujours cette couleur rouge, comme s’ils étaient prédestinés à une fin tragique.

Dans Enragés, le public est comme condamné avec eux, à l’intérieur de cette voiture, enfermé dans un huis-clos pesant et étourdissant à la fois. Nous les suivons sans relâche grâce aux alternances de travellings et de plans larges sur la traversé des paysages de France. Éric Hannezo joue avec la caméra et avec nos nerfs. Ce contraste entre les plans serrés dans le véhicule et les plans d’ensemble des paysages accentue l’effet de prison et d’enfermement des personnages.

On pense alors à la scène de la voiture dans Psychose avec des plans rapprochés sur le visage de la conductrice. On retrouve un passage identique dans Les Nerfs à Vif ainsi que des plans serrés successifs sur les mains, les objets et notamment la clef de la voiture. Ainsi, on ne quitte pas les coupables des yeux, et pourtant, il semble que l’essentiel nous échappe. Jusqu’au bout. Mais pourquoi diable le père administre sans cesse des piqûres d’anesthésiant à sa fille ? 

Enragés nous maintient en haleine du début à la fin, même si, on s’en doute, cette fin sera loin d’être heureuse. La mise en scène est parfaite, le scénario ingénieux et les acteurs remarquables notamment Lambert Wilson et Guillaume Gouix. Éric Hannezo nous emmène très loin avec sa voiture et avec peu de décor finalement. Tout se passe au sein du véhicule et dans la tête des personnages, sans voile, sans mensonge, sans tabous. Bref, on a aimé ! Présenté en avant-première mondiale lors de la Séance spéciale du Cinéma de la plage pour Cannes Classics, le film sortira dans les salles ce mercredi 30 septembre 2015.

Fiche Technique :

Titre du film : Enragés
Origine : France
Réalisation : Éric Hannezo
Scénario : Éric Hannezo, Benjamin Rataud, Yannick Dahan
Producteurs : Éric Hannezo, Marc Dujardin, Guillaume Lacroix, Vincent Labrune
Producteurs exécutifs : Marc Vade
Casting : Lambert Wilson, Guillaume Gouix, Laurent Lucas, Franck Gastambide, François Arnaud et Virginie Ledoyen.
Directeur de la photographie : Kamal Derkaoui
Conseillers technique et artistique : Micaël Viger Tom Kan
Décors : Jean-Pierre Carrière
Montage : Arthur Tarnowski
Costumes : Odette Gadoury
Maquillage : Kathy Kelso
Musique : Laurent Eyquem Rob (morceaux additionnels)

Bande-annonce de Enragés :

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.
Kristell Guerveno
Kristell Guervenohttps://www.lemagducine.fr/
Ancienne enseignante férue d'histoires et de films en tout genre, j'adore partager mes passions et faire rêver mon entourage. Avant de me consacrer à l'éducation, j'avais étudié les lettres et le cinéma.

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.