Docteur Frankenstein, un film de Paul McGuigan : Critique

Alors qu’il n’a peut être jamais été aussi prolifique, avec ses films aux budgets de plus en plus conséquents et l’apparition des univers partagés (exemple l’Univers Cinématographique de Marvel), Hollywood n’a pourtant jamais paru aussi peu inspiré.

Synopsis : Le scientifique aux méthodes radicales Victor Frankenstein (James McAvoy) et son tout aussi brillant protégé Igor Strausman (Daniel Radcliffe) partagent une vision noble : celle d’aider l’humanité à travers leurs recherches innovantes sur l’immortalité. Mais les expériences de Victor vont trop loin, et son obsession engendre de terrifiantes conséquences. Seul Igor peut ramener son ami à la raison et le sauver de sa création monstrueuse.

Le monstre d’une époque

Entre les différentes tendances de suites, reboots, spin-off, etc pour les franchises actuelles et passées, on n’a jamais vu autant de sagas des années 80-90 revenir littéralement sur les devants de la scène, on est semble-t-il coincé dans une période qui n’est capable que de se servir du vieux pour tenter de faire du neuf. Il n’est donc pas étonnant de voir qu’une nouvelle tendance a fait son apparition ces dernières années, celle de ré-explorer l’histoire de grandes figures de la littérature. On a pu voir ça de façon « grand public » avec les récents Sherlock Holmes de Guy Ritchie et même de façon plus « artistique » avec l’encore plus récent Macbeth de Justin Kurzel. Même si ses relectures peuvent s’avérer assez efficaces, il ne fait aucun doute qu’elles manquent singulièrement d’originalité et ont du mal à se justifier. Les choses ne semblent pas très différentes pour cette « nouvelle » vision du mythe de Frankenstein qui souffre un peu trop de la comparaison avec ce qui a pu se faire avant dans le genre.

Le scénario de Docteur Frankenstein était pourtant plein de promesses car il était de la main de Max Landis, scénariste qui a fait ses premiers pas avec le très réussi Chronicle – réinvention brillante et sensible du film de super-héros – et qui était aussi l’auteur du sympathique American Ultra où il dynamisait le teen movie d’une vision acerbe, satirique et aussi terriblement romantique. Il s’est donc très vite imposé comme quelqu’un qui a un certain talent pour détourner les codes d’un genre et tenter d’apporter des choses nouvelles. Sauf qu’ici il n’est pas en mesure de réitérer ses exploits passés et fait de ce Docteur Frankenstein (Victor Frankenstein, titre de la version originale), une oeuvre rock’n’roll et décomplexée qui n’est là que pour créer du divertissement. Jamais on ne retrouve la dimension tragique et fascinante de l’oeuvre de Mary Shelley, ce qui n’aurait pas non plus été un mal si le film avait été capable de trouver son propre ton. Alors que là, on est face à un ersatz du Sherlock Holmes de Ritchie, que ce soit visuellement ou scénaristiquement d’ailleurs. L’intrigue mise donc beaucoup sur le duo que forment le Docteur Frankenstein et Igor, jouant souvent la carte de l’humour qui, sans être particulièrement réussie, arrive de temps en temps à faire mouche. La relation entre les deux hommes est convaincante, même si les traumatismes de Frankenstein sont simplistes et que Igor est affublé d’une romance prétexte, dans le sens que l’on sent bien qu’elle est là parce que tout blockbuster digne de ce nom doit avoir sa romance. Mais il n’empêche que malgré ses ajouts simplistes, la dynamique qui les lie se montre particulièrement intéressante : ce sont des hommes relativement complexes, l’un par sa folie latente et l’autre par son aspect victime volontaire, permettant d’exploiter une relation toxique en interrogeant la valeur de l’amitié. Ici c’est Igor, la créature de Frankenstein et, plus que le lien père-fils, le film s’intéresse à la fraternité et le fait de manière crédible.

Après, comme pour tout blockbuster, l’histoire se sent obligée de créer des péripéties et d’imposer des méchants pas forcément crédibles, comme pour ce jeune fils de riche qui veut exploiter les recherches de Frankenstein à des fins personnelles ou encore avec un policier très croyant qui va partir en quête obsessionnelle contre le duo qu’il prend pour des hérétiques. Ces éléments restent au final accessoires et peu captivants même si l’interrogation sur la religion et le fanatisme est loin d’être inintéressante et qu’elle est savamment exploitée dans son absence de manichéisme et dans sa manière de créer une dualité. L’inspecteur et Frankenstein partagent tout deux une même obsession mais ils y portent un regard différent et l’ensemble nous interroge subtilement sur l’importance des points de vue. L’intrigue se montre globalement prévisible mais ne tombe pas dans les pièges de ce genre de film. La romance, malgré son aspect accessoire, évite la niaiserie, les clichés sont pour la plupart du temps amoindris et habilement dissimulés et l’ensemble évite la grandiloquence. On est donc devant une unité assez humble qui a conscience de son manque d’originalité et qui évite d’en faire trop, préférant miser sur une efficacité juvénile au risque d’en être une oeuvre limitée. Le seul aspect vraiment déplorable sera la fin, bien trop didactique et peu subtile, qui reste ouverte à d’autres suites empêchant tout sentiment d’accomplissement. Elle est décevante et terriblement frustrante.

La véritable attraction du film est sans aucun doute son duo d’acteurs, et ils ne déçoivent pas. Daniel Radcliffe, plus présent étant donné que l’on suit l’histoire depuis son point de vue, arrive à incarner Igor avec justesse et sensibilité. Il apporte une touche d’humanité non négligeable au film et parvient à assurer une large palette d’émotions. Il reste cependant écrasé par la présence magnétique de James McAvoy, qui est comme à son habitude brillant. Au bord du cabotinage sans jamais franchir la limite, il habite totalement son personnage et parvient à lui donner plus d’épaisseur que sur le papier. A la fois fiévreux, empli de folie et d’une justesse tragique admirable, il confère à l’ensemble toute son énergie et rend le spectacle assez captivant. Les deux acteurs sont accompagnés d’un casting majoritairement honorable sans être transcendant, on retiendra juste Andrew Scott, véritable star montante du moment, qui est clairement cabotin dans son rôle mais il contraste bien avec le jeu de McAvoy. L’antagonisme des personnages n’en étant que plus palpable et crédible.

La mise en scène de Paul McGuigan manque de substance dans l’ensemble même si elle dispose de plans esthétiquement superbes, dus surtout à une excellente direction artistique qui retransmet bien l’essence de l’époque et l’excentricité des personnages. On reste très proche des Sherlock Holmes de Guy Ritchie alors que l’on aurait mieux aimé voir McGuigan s’inspirer du travail qu’il a fait pour Sherlock mais sur le petit écran. L’ensemble reste quand même maîtrisé et quelques bonnes idées ressortent ici et là malgré une séquence d’ouverture un brin ridicule par son aspect too much. La photographie est particulièrement réussie tout comme le montage qui assure un rythme qui ne faiblit pas, ne laissant aucune place à l’ennui. Mais la vraie réussite est probablement la bande son du film et plus particulièrement le score enivrant et baroque de Craig Armstrong qui est un vrai plaisir pour les oreilles. Docteur Frankenstein est donc visuellement assez appréciable même s’il manque un peu d’homogénéité, pouvant offrir de très belles envolées esthétiques comme des effets visuels très kitsch lors des deux apparitions du titre, une vision en rayon x, sorte de sixième sens des personnages ou encore des effets spéciaux datés.

Docteur Frankenstein n’est donc pas la purge annoncée. Certes, le film a énormément de défauts et le plus impardonnable de tous est son manque d’originalité, cependant, il reste une oeuvre relativement efficace et bien moins boursouflée que certains blockbusters actuels, parvenant même à éviter la plupart des pièges des grosses productions. Il aurait clairement pu être bien meilleur et cède à des facilités qui l’amoindrissent mais propose quelques pistes de réflexions bien vues et rarement exploitées dans les films du genre. Surtout, l’ensemble est interprété par un duo convaincant et impliqué, aidé par l’énergie communicative d’un acteur d’exception. Loin d’être parfait donc mais relativement plaisant, et à défaut d’avoir un grand film à la hauteur de l’oeuvre de Shelley, on à le droit à un divertissement sympathique dans l’ère du temps. A chacun son époque comme on peut dire et il faut parfois savoir s’en contenter.

Docteur Frankenstein – Bande annonce [Officielle] VOST HD

Fiche technique : Docteur Frankenstein

Titre original : Victor Frankenstein

Etats-Unis – 2015
Réalisation : Paul McGuigan
Scénario : Max Landis, d’après Frankenstein de Mary Shelley
Interprétation : Daniel Radclifffe (Igor Strausman), James McAvoy (Victor Frankenstein), Jessica Brown Findlay  (Lorelei), Andrew Scott (Roderick Turpin), …
Décors : Grant Armstrong
Costumes : Jany Temime
Montage : Andrew Hulme
Musique : Craig Armstrong
Photographie : Fabian Wagner
Production : John Davis
Société de production : Davis Entertainment et 20th Century Fox
Société de distribution : 20th Century Fox

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.