Diamant noir, un film d’Arthur Harari : Critique

Avec Diamant noir, son tout premier long métrage, le jeune réalisateur Arthur Harari nous plonge dans l’univers des diamantaires d’Anvers, en Belgique, avec une touche de réalisme saisissante. Le film s’attache à nous montrer l’envers d’un décor qu’on ne voit que très peu souvent au cinéma ou ailleurs.

Une histoire de Pier

Harari fait preuve d’une grande virtuosité. Les premières images nous plongent dans un passé troublant pour revenir au travers d’un œil (en surimpression sur la meule qui tourne) dans un présent, noir et accablant, celui du personnage principal, Pier Ullman.

Cette première scène a une plastique toute particulière, désirée, pour qu’elle imprime l’esprit du spectateur tout au long de l’œuvre. La forme vient assumer le fantasme du personnage principal, en utilisant l’excès (ici notamment au niveau du sang et de la brutalité de la blessure).

L’image traumatique qui initie donc le film, est l’élément central de l’histoire et va résonner au travers chaque situation et chaque personnage, pour en démultiplier sa portée mais aussi créer une série d’infimes variations qui exploseront dans le final.

On est tout d’abord pris d’une certaine affection pour le personnage principal avant de progressivement s’en détacher tant il est pétri de contradictions et d’ambiguïté. Sorte d’ange noir, Pier semble porter malheur à tous ceux qui l’entourent et, tel le personnage magnétique du Théorème de Pasolini, il finit par cristalliser toutes les attentions et les tensions.

Pier est sous l’emprise d’une vision délirante et traumatique qui nourrit sa soif de vengeance. Elle vit en lui comme une blessure personnelle, intime, et auto-entretenue.

Il est un intrus avec un dessein particulier justifié par son imaginaire tourmenté, et c’est uniquement l’expérience de la réalité qui va venir déconstruire cet imaginaire, le fragmenter totalement, puis le dissoudre. 

Si au départ, Pier et le spectateur partagent un besoin de se venger de l’infamie faite à son père par les diamantaires, ceux-ci s’humanisent tous progressivement. Le récit, mené tambour battant, déconstruit peu à peu, toutes ses affirmations. Ainsi l’œuvre acquiert sa dimension tragique, Pier prenant conscience peu à peu de son obsession, et se rendant compte de l’inanité de sa vengeance. L’empathie du spectateur envers lui est d’autant plus forte que nous partageons son inconfort d’avoir détesté des personnages qui souffrent autant que lui, et qui lui ressemblent bien plus qu’il ne désire s’en persuader. Il découvre à Anvers non pas des monstres mais une famille (par la démultiplication des figures paternelles notamment) et une passion. Il se retrouve alors perdu et troublé, complètement scindé en deux, et absorbe toutes les émotions qui tournoient autour de lui et qui le rende de plus en plus fragile à mesure que le récit avance.

Aussi, l’interprétation de Niels Schneider est exceptionnelle. Ce dernier, aperçu notamment dans les premiers de films de Xavier Dolan (J’ai tué ma mère, Les amours imaginaires) et plus récemment dans Gemma Bovary, est méconnaissable. Très loin de ses rôles apolliniens et solaires, il impose toutefois son charisme dans cette composition juste et sensible.

Sans tomber dans le maniérisme ou l’élégie, Diamant noir parle avec finesse d’une vérité personnelle, propre à chacun, cette pierre brute qu’il faut tailler afin d’en apercevoir la myriade de reflets.

Par ailleurs, la grande force de l’œuvre réside également dans son scénario superbement écrit. D’abord, il convoque deux schémas narratifs classiques du cinéma en les mêlant habilement : l’arrivée d’un nouveau membre dans une famille et l’immersion d’un jeune loup dans un nouveau milieu. De la même manière, deux genres se mélangent : le drame familial et le thriller noir mêlé au film de braquage.

De plus, le récit porte en lui quelque chose de brut, de séduisant, et d’ambivalent, progressant de manière froide mais lumineuse.

Diamant noir joue très peu sur les artifices habituels du genre mais ne comporte ni temps morts, ni laborieuses scènes de remplissage, ni mièvreries. On partage en permanence le malaise qui étreint le jeune anti-héros dans ce milieu familial où il reste un étranger, un parent pauvre oublié.

Arthur Harari prend son temps pour poser son intrigue, mais jamais il n’oublie le plaisir du spectateur. Chaque scène révèle un aspect original des relations entre les personnages, sans-cesse mouvantes. En plus d’une direction d’acteurs remarquables (tous sont porteurs d’une ambivalence toute particulière), le réalisateur réussit à traduire cette instabilité des personnages par des mouvements de caméras précis, et notamment des zooms et travellings utilisés en abondance.

Les points de vue multiples qu’adopte cette caméra font du public un acteur-observateur de cette tragédie tout en servant l’un de ses motifs : l’œil. Cet œil qui plonge dans la lumière et qui cherche à travers elle un sens à son existence.

Le film tente à travers la pierre, de tracer un chemin de vérité de la lumière à l’objet, de l’œil de Pier à la main mutilée de son père. La question de la vérité est ainsi celle de voir ; croire ou pas ce que l’on voit ou ce que l’on n’a pas vu est l’essence même du récit, du film, mais aussi de ce qui régit la vie du personnage principal.

Enfin, la musique du film s’impose comme une évidence esthétique. Elle soutient beaucoup l’œuvre. Le thème obsessionnel qui revient comme un leitmotiv provoque un malaise et assombrit le film. C’est la parfaite incarnation de l’obsession qui traverse le récit.

Bien sûr il y a quelques défauts inhérents à une première œuvre, notamment dans la mise en scène. On ressent quelques approximations au niveau des cadrages et des plans. Toutefois ils n’enlèvent rien à la qualité des scènes impeccables de densité et de force dramatique.

Film noir introspectif et lumineux, dense et suffocant, le premier long métrage d’Arthur Harari réussit à la fois, à saisir le spectateur par son suspense et à toucher son cœur par ses résonances. Véritable film d’ambiance, il possède une atmosphère anxiogène qui contamine chaque scène.

Diamant noir est un prisme à l’image de son objet, possédant plusieurs facettes. Le diamant, cette pierre compacte ou circule et à travers laquelle s’amplifie la lumière fascine le spectateur et cristallise ses émotions, décuplées comme son éclat.

Synopsis : Pier Ulmann vivote à Paris, entre chantiers et larcins qu’il commet pour le compte de Rachid, sa seule « famille ». Son histoire le rattrape le jour où son père est retrouvé mort dans la rue, après une longue déchéance. Bête noire d’une riche famille de diamantaires basée à Anvers, il ne lui laisse rien, à part l’histoire de son bannissement par les Ulmann et une soif amère de vengeance. Sur l’invitation de son cousin Gabi, Pier se rend à Anvers pour rénover les bureaux de la prestigieuse firme de diamant Ulmann. La consigne de Rachid est simple : « Tu vas là-bas pour voir, et pour prendre. »

Diamant noir : Bande annonce

Diamant noir : Fiche technique

Réalisation: Arthur Harari
Scénario: Arthur Harari, Vincent Poymiro, Agnes Feuvre
Interprétation: Niels Schneider, August Diehl, Hans Peter Cloos, Abdel-Hafed Benotman, Raphaële Godin
Photographie: Tom Harari
Montage: Laurent Senechal
Musique: Olivier Marguerit
Décors: Véronique Sacrez
Producteurs: David Thion, Philippe Martin
Société de production: Les Films Pelléas
Distribution: Ad vitam
Récompense : César 2017 du meilleur espoir masculin pour Niels Schneider
Durée: 115 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 8 juin 2016
France – 2016

Auteur : Clement Faure

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également le plus attachant ! David Robert Mitchell change radicalement de registre - après deux films...

Juste pour une nuit : jusqu’au bout de l’ennui

Envie de chaos libidinal pendant douze heures dans une Amérique sous couvre-feu sentimental ? Le nouveau Will Gluck (Easy A, Tout sauf toi) propose plutôt un téléfilm sagement filmé, où même Monica Barbaro et Callum Turner peinent à faire des étincelles.

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.