12 jours, de Raymond Depardon : quand la bureaucratie rencontre l’intime

Le grand photographe et cinéaste Raymond Depardon a travaillé plusieurs fois sur l’institution judiciaire mais aussi sur les hôpitaux psychiatriques. Dans 12 Jours, il réunit les deux mondes et met en scène avec beaucoup de respect pour les uns et pour les autres leur quasi-dialogue de sourds.

Synopsis : Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.

A la folie

Peu de temps après l’immense Frederick Wiseman et son Ex-Libris, et le très grand Wang Bing et son nouveau film Argent Amer, notre Raymond Depardon national vient à son tour contribuer à l’univers de ces documentaires fascinants, édifiants, beaux parce que terriblement humanistes. Pourtant, rien n’est aussi âpre et sec que le sujet du nouveau film du cinéaste, 12 Jours. Depuis très peu (2013), tellement si peu qu’on se demande avec effroi quelles étaient les pratiques d’avant, la loi oblige un juge à vérifier la régularité d’une procédure d’internement d’office, avant le 12ème jour de cet internement. Le contrôle consiste en deux choses essentiellement : vérifier la forme et le fond des certificats médicaux justifiant la poursuite ou non de cet internement, mais également recueillir le souhait du patient au regard de leur séjour en hôpital psychiatrique. Ce contrôle est également réalisé tous les 6 mois si le séjour était amené à se prolonger.

Sur le modèle de ces films comme Délits flagrants ou 10ème chambre, instants d’audience, 12 jours s’attaque donc de nouveau au monde judiciaire, appliqué cette fois-ci à la réalité si particulière de la folie. Raymond Depardon entame son métrage par un très long et très lent travelling le long des couloirs vides et silencieux de l’HP, comme pour véritablement inviter le spectateur à se débarrasser très progressivement du monde extérieur afin d’entrer dans cet univers qui, sans être stérile, est empreint de la douloureuse solitude des malades face à tous les possibles qui ne lui sont pas accessibles, telles ces portes closes tout au long de ce grand couloir…

La caméra se focalisera ensuite majoritairement sur la salle d’audience. Un juge y est présent, le patient et son conseil, un curateur ou un tuteur quand c’est le cas. Et une discrète infirmière vient rappeler que nous sommes bien à l’hôpital. Le dispositif filmique consiste en une succession de champs/contrechamps sur le visage de la personne qui est en train de parler, parfois sur le visage de l’autre qui écoute, à l’aide de deux caméras braquées respectivement sur eux. Sur les quelques 70 audiences qu’il a filmées à l’hôpital Vinatier de Lyon, le cinéaste en a gardé 10 des plus diverses. Des hommes, des femmes, des schizophrènes criminels, d’autres suicidaires, des personnes internées de force par leurs employeurs, d’autres par les forces de l’ordre ou encore par leur propre famille. Tous ont en commun d’avoir dans les yeux une plus ou moins grande intranquillité.

A un moment lors de l’audience, la procédure veut que le juge demande au « malade » ce qu’il pense de cet internement, s’il veut le continuer ou pas. La réponse est presque invariablement une demande de sortie, quelle que soit la gravité de la pathologie. Un vague sentiment de malaise s’empare alors du spectateur qui voit dans ces questions à la fois certes un respect de l’être humain derrière le patient souhaité par le législateur, en même temps qu’une vaste hypocrisie puisqu’à aucun moment, et avec raison, le juge n’envisage l’éventualité d’une telle sortie. La lueur de souffrance et de déception dans les yeux de ces femmes et de ces hommes à l’issue de chaque décision du ou de la juge est très justement captée par le cinéaste.

Le travail de Raymond Depardon a beau être factuel, on ne peut s’empêcher de voir que le cinéaste lui-même trouve un côté kafkaïen à cette procédure qui fait comme si le patient avait toutes ses facultés pour répondre à ces questions. Et même si la controverse pourrait également s’appliquer à l’équipe du film qui s’appuie sur le « consentement » de personnes aussi peu éclairées pour tourner à visage découvert, certes avec leurs noms qui sont modifiés, il est indéniable que la démarche du réalisateur est salutaire et honnête, en voulant mettre en lumière ces personnes brisées par l’injustice de leur pathologie.

Tourné en hiver, 12 Jours est ponctué de quelques scènes filmées à l’extérieur du bâtiment, qui marquent une désolation du paysage à l’image des protagonistes du film. La musique d’Alexandre Desplat est à l’avenant, profondément mélancolique, et on sort de cette histoire envahi de tristesse, mais également de compassion pour les patients et un petit peu pour les juges, emprisonnés dans un rôle difficile où l’empathie qu’on devine parfois sur leur visage est contrecarrée par les décisions difficiles qu’ils sont obligés de prendre. Malgré ou grâce à son extrême simplicité et dépouillement, 12 Jours est un film très réussi sur la rencontre de la pure bureaucratie et du profondément intime ; un film qui ne se laissera pas oublier facilement.

12 Jours – Bande-annonce

12 Jours – Fiche technique

Réalisateur : Raymond Depardon
Interprétation : Inconnus
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Raymond Depardon
Montage : Simon Jacquet
Producteurs : Claudine Nougaret
Maisons de production : Wild Bunch, Palmeraie et Désert, France 2 Cinéma, Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, Etoile 14
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Durée : 87 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie : 29 Novembre 2017

France – 2017

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.