Dark Places, un film de Gilles Pacquet-Brenner : Critique

[Critique] Dark Places, tous les ingrédients d’un chef d’œuvre… mais un cuisinier malhabile

Synopsis : Près de trente ans après le meurtre de sa mère et de ses deux sœurs, dont elle a été l’unique témoin, Libby Day est encore hantée par les fantômes du passé. Malgré qu’elle ait fait accuser son grand frère Ben, et que celui-ci n’ait jamais nié les faits, elle reste pleine de doutes sur le déroulement des faits lors de cette nuit cauchemardesque. Quand les membres d’un club de passionnés de faits divers morbides, persuadés de l’innocence de Ben, lui apprennent qu’ils veulent enquêter sur le massacre, Libby va devoir se replonger dans les événements de ce passé qu’elle cherchait à refouler depuis longtemps.

Trainant le lourd boulet de Gomez et Tavares qui aurait pu mettre fin à sa carrière en France, Gilles Paquet-Brenner avait surpris le public en signant le drame historico-pathos Elle S’appelle Sarah. Ce film ayant plu aux Etats-Unis, le cinéaste a pu aller y trouver des sociétés de production indépendantes. Celles-ci, devant le succès du roman Les apparences de Gillian Flynn, acceptèrent d’acheter les droits d’un autre roman de la même auteure. Et le fait que Charlize Theron se soit reconnue dans le personnage (la star sud-africaine a vécu un traumatisme familial similaire) permit au projet de se voir octroyer un budget important. A ce moment-là toutefois, ni Paquet-Brenner ni les producteurs n’imaginaient que David Fincher allaient les devancer en tournant et sortant son adaptation des Apparences. L’argument « Par l’auteur de Gone Girl » accolé au film allait alors devenir non seulement particulièrement attirant mais aussi le rendre attendu au tournant.

Et justement, on reconnaît dans ce scénario un point commun flagrant avec Gone Girl, devenant ainsi la touche personnelle de Flynn, c’est une narration parallèle entre deux histoires décalées dans le temps, entre le mari et la femme dans Gone Girl, et ici entre les événements de 1985 et l’enquête contemporaine. Or justement, cette construction parallèle entre passé et présent était déjà à la base d’Elle s’appelle Sarah, et ne représentait donc pas une réelle prise de risque pour son réalisateur. C’est toutefois dans la façon de gérer le suspense et les rebondissements dans une telle structure que Paquet-Brenner se devait de se montrer habile (rappelons que ses précédentes tentatives de thriller, UV et Les Emmurés, avaient été des échecs).

En plus de ce système dramaturgique labyrinthique qui rend l’investigation immersive, le film profite d’un casting irréprochable. Le défi réussi dans le choix des interprètes relevait justement de rendre crédible la différence de trente entre les personnages du passé et ceux du présent. La ressemblance et le mimétisme de jeu entre les interprètes du même personnage, et particulier entre Chloë Grace Moretz et Andrea Roth, sont éblouissants. L’autre force du film est incontestablement sa lumière, qui se devait de s’adapter à ce titre, Dark Places, qui annonçait des images très ténébreuses. L’embauche de Barry Ackroyd, chef opérateur ayant travaillé avec Ken Loach, Paul Greengrass et sur Démineurs, permet de rendre les nombreuses scènes nocturnes splendides.

Charlize Theron, dans ce rôle de garçon manqué tourmentée par son passé, est tout à fait convaincante, même si son jeu corporel reste limité et qu’elle aurait dû jouer davantage la carte du déni, ce qui aurait rendu plus bouleversant sa confrontation à ses souvenirs douloureux. Le rôle du geek un peu inquiétant colle parfaitement à Nicholas Hoult, dont on regrettera que son personnage ne soit utilisé que comme le point de départ du récit et finisse par en être un peu écarté. Christina Hendricks, dans le rôle de la mère, est sans doute l’actrice qui livre la prestation la moins intense du film. En revanche, Tye Sheridan (découvert dans The Tree of Life et qui prêtera bientôt ses traits à Cyclope dans le prochain X-Men) et Chloë Grace Moretz sont tout simplement bluffants dans leurs rôles d’adolescents perturbés.
Le suspense parvient à se maintenir tout au long du développement scénaristique, grâce notamment à la succession de rebondissement assurée par la double narration. Cependant, la mise en scène n’est absolument pas évocatrice et n’aide pas à accentuer la tension et l’anxiété. C’est bien dommage que le réalisateur ne parvienne jamais à transcender le sentiment d’angoisse et de culpabilité de son héroïne, ni même à rendre haletant les montées d’adrénaline. On ressent également qu’il ne connait pas l’univers rural américain puisqu’aucun personnage secondaire ne vient alimenter l’esprit du middle-west ni développer les crises économiques et sociétales évoquées dans le scénario. Quant à la résolution de l’enquête, son apparition trop abrupte est encore une fois la preuve de la maladresse du réalisateur français.

On regrettera que ce roman de Gillian Flynn n’est pas été adapté par un autre réalisateur que Gilles Paquet-Brenner, car avec un casting et une équipe technique aussi talentueux, Dark Places aurait presque pu se hisser au rang des grands thrillers sombres de David Fincher plutôt que de n’être qu’un bon petit polar du dimanche soir.

Dark Places : Bande-annonce (VOST)

Dark Places: Fiche Technique

Réalisation : Gilles Paquet-Brenner
Scénario : Gilles Paquet-Brenner d’après un roman de Gillian Flynn
Interprétation : Charlize Theron, Nicholas Hoult, Christina Hendricks, Corey Stoll, Tye Sheridan, Chloë Grace Moretz…
Musique : Gregory Tripi
Chef Opérateur : Barry Ackroyd
Montage: Douglas Crise, Billy Fox
Producteurs : Prince Azim, Charlize Theron, A.J. Dix, Matt Jackson…
Maisons de production : Exclusive Media Group, Cuatro Plus Films, Hugo Films…
Distribution (France) : Mars Distribution
Genre : Thriller, Drame
Durée : 113 min
Date de sortie : 8 avril 2015

Etats-Unis – 2014

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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