Better Call Saul, une série de Vince Gilligan et Peter Gould : critique des saisons 1 et 2

Quelques semaines avant la troisième saison de Better Call Saul, dont les anciens fans de Breaking Bad attendent qu’elle fasse le lien avec leur série favorite, faisons un point sur les deux premières saisons. Une réussite en demi-teinte.

Synopsis : Plusieurs années avant de défendre Walter White sous l’identité de Saul Goodman, Jimmy McGill était encore un jeune avocat qui essayait de se faire une place sur le marché de la justice d’Albuquerque, à l’ombre du monopole détenu par un cabinet cofondé par son frère.

Beaking Saul

Personnage culte de la série Breaking Bad, Saul Goodman méritait-il une série en guise de spin-off ? C’est cette question qui travaillait les spectateurs aussi bien avant qu’après la diffusion de ces vingt épisodes. Pour beaucoup d’amateurs, il eut été intéressant de découvrir ce qu’allait devenir cet avocat véreux après les événements de la cinquième saison de Breaking Bad, celui-ci restant celui des protagonistes dont le destin y fut le moins clarifié, hormis l’évocation d’un exil sous une fausse identité. A l’inverse, c’est son passé que Vince Gillian a choisi de développer. La façon dont Jimmy McGill est devenu Saul Goodman, ce magouilleur amoral presque burlesque et dont chaque apparition était un effet comique face à la brutalité pesante des trafiquants de drogue, pouvait promettre une série hilarante, mais il n’en est rien. C’est davantage sur un ton chargé en mélancolie et en humour noir que les showrunners ont choisi d’imaginer ce prequel. Le rôle de Bob Odenkirk n’en reste pas moins identifiable à sa mèche de travers, à ses costumes criards et surtout à son incomparable bagout. L’épisode pilote de la première saison débute d’ailleurs par une scène où l’on le découvre vieilli et reconverti en employé dans un petit restaurant du Nebraska, une façon de faire de la série un flashback et surtout de nous faire comprendre que l’idée de nous raconter comment il rebondira n’est pas définitivement abandonnée.

Lorsqu’on le retrouve au début de la première saison, Jimmy est donc un débutant, dont le bureau est confiné à l’arrière salle d’une onglerie vietnamienne et le travail limité aux dossiers perdus d’avance qui lui sont confiés en tant que commis d’office. Un personnage qui serait tragique s’il ne s’agissait de ce baratineur ambitieux. En cela, l’interprétation de Bob Obenkirk est remarquable, dans la façon qu’il a de dégager une énergie qui le rend facétieux et de jouer sur le vide affectif qui justifie en partie son cynisme. Le défi apparait dès les premiers épisodes comme étant de donner sa part d’humanité à cette figure qui, jusque-là, n’était vue que comme une caricature écrite comme une dénonciation sarcastique du système judiciaire américain. L’écriture et la mise en scène de Vince Gillian et ses acolytes parviennent alors à parfaitement remplir cette mission, en jouant sur le poids du passé personnel et familial pour construire leur anti-héros et en prenant leur temps pour tisser son portrait et faire lentement monter une certaine pression. Le scénario souffre tout de manque d’un manque d’enjeux inhérent au concept même de la série, l’unique finalité étant de savoir quel élément va briser le peu d’idéaux de Jimmy pour le transformer en Saul Goodman. Un point de rupture qui se fait attendre.

Cette façon qu’ont les showrunners de nous laisser dans l’expectative de retrouver le personnage iconique de Breaking Bad est le principal reproche que l’on puisse faire à cette série sur la longueur. Pourtant, alors que la saison 1 réussit à poser les graines d’une évolution filant droit vers ce qui sera l’extravagant Saul Goodman, avec une scène de clôture qui semble même annoncer de le retrouver dès les épisodes suivants, la seconde saison met un frein brutal à cette évolution. La saison 2 privilégie en effet une approche bien moins légère au thriller judiciaire et aux relations, aussi bien professionnelles que personnelles, qui servent de fils rouges à l’arc narratif d’un Jimmy désormais plus avocat qu’arnaqueur. Réduit à quelques plaidoiries volubiles et un passage clipesque de l’épisode 7, l’humour rutilant du tchatcheur excentrique est profondément amoindri, tout comme l’est la mélancolie illustrée dans la première saison par des flashbacks et désormais limitée au jeu pour le moins expressif de Bob Odenkirk. Si cette seconde saison ne parvient plus à développer en profondeur son personnage principal, c’est aussi parce que son scénario donne une place presque aussi importante à l’histoire en parallèle de Mike Ehrmantraut, qui n’était qu’un personnage secondaire dans les premiers épisodes. Bien qu’en retrait, le rôle de Jonathan Banks y avait lui aussi acquis une certaine profondeur qui justifiait son caractère taciturne, mais les auteurs de la saison 2 ont tenu à se servir de lui pour introduire d’autres personnages secondaires de Breaking Bad. Autrement dit, faire plaisir aux fans d’une série culte et oublier de faire avancer la leur.

Fort heureusement, la qualité technique de la série restera constante au fil des 20 épisodes, profitant d’une photographie irréprochable et d’un montage qui donne corps à l’évolution de ses personnages. On retrouve indéniablement derrière ses qualités ce qui a fait la réussite esthétique de Breaking Bad, mais sans doute est-ce l’idée d’avoir essayé de calquer le modèle d’écriture qui prenait son temps pour développer le parcours de Walter White qui est la plus grosse tare de Better Call Saul. Entre un univers judiciaire qu’il est difficile de rendre aussi attractif que celui du trafic de drogue, un enjeu unique et connu d’avance qu’est la transformation du personnage principal et les digressions accordées à des personnages secondaires qui donnent le sentiment d’assurer le fan-service sans faire avancer l’intrigue principal, le scénario de ce spin-off a un mal fou à se trouver et se construit sur un rythme bien trop inégal pour assurer le show sur la durée. Espérons à présent que la saison saura retomber sur ses pattes.

Better Call Saul : Bande-annonce

Better Call Saul : Fiche technique

Créateur/Showrunner : Vince Gilligan et Peter Gould
Réalisation : Adam Bernstein, Colin Bucksey, Larysa Kondracki…
Interprétation : Bob Odenkirk (Jimmy McGill), Jonathan Banks (Mike Ehrmantraut), Rhea Seehorn (Kim Wexler), Michael McKean (Chuck McGill), Patrick Fabian (Howard Hamlin), Michael Mando (Nacho Varga)…
Photographie : Arthur Albert
Montage : Kelley Dixon
Musique : Dave Porter
Direction artistique : Tony Fanning
Production : Mark Johnson, Bob Odenkirk, Thomas Schnauz, Melissa Bernstein, Vince Gilligan, Peter Gould…
Diffuseur : AMC
Genre : Comédie, thriller
Format : 20 épisodes de 45 minutes environ

États-Unis – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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