Memories of Murder de Bong Joon-ho : le chaos des souvenirs en Blu-ray & DVD

Ce mercredi 11 juillet 2018 est sorti en DVD, Blu-ray et coffret prestige Memories of Murder. Le deuxième long métrage de Bong Joon-ho, grand réalisateur sud-coréen à qui l’on doit notamment les récents Okja et Snowpiercer, plonge le spectateur dans le chaos policier d’une Corée du Sud en proie à un meurtrier en série.

Synopsis : Corée du Sud, 1986. Le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne environnante. Deux mois plus tard, de nouveaux crimes similaires ont lieu. Une unité spéciale de la police est alors mise en place, sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement dépêché de Séoul.

Sur la mémoire et les souvenirs du meurtre

Il y a de nombreuses voies pour appréhender Memories of Murder. L’un de ces chemins est à découvrir directement avec le titre du film. Un titre qui annonce d’emblée l’une des possibles approches du long métrage par le spectateur. Memories of Murder : souvenirs du meurtre. Ces souvenirs appartiennent à plusieurs individus, ils sont alors les fruits du travail de mémoire de ces mêmes personnages. Ce sont d’abord ceux créés par le meurtrier par accident, laisser-aller ou volontairement, soit les preuves. Les preuves ainsi que les témoins permettent de recréer le souvenir objecté d’un meurtre. L’imagination de tel ou tel enquêteur peut permettre à ce souvenir de retrouver une forme de subjectivité, le policier se place dans la peau de l’assassin ou du point de vue de la victime. Hélas, les preuves manquent terriblement, faisant patauger de l’enquête de la brigade spéciale. Cela, à l’inverse des suspects, nombreux, qui vont venir compléter le dossier de l’un des enquêteurs avec leur photographie d’identité. Surtout, ils vont être interrogés, tabassés, torturés pourrait-on dire, afin qu’il crache le morceau. Certains sont tordus, tous sont innocents, malgré un étrange hasard et une bizarrerie dans leurs mœurs prêts à tordre leur impunité. Les inspecteurs tentent de forcer un aveu, qu’il soit faux ou vrai. Le réalisateur expose une réalité complexe : les souvenirs sont malléables, manipulables, mais leur vérité essentielle ne peut être atteinte. L’un des suspects est prêt à céder sur la version de rêve, mais ne cessera de dire qu’il a rêvé malgré les coups des policiers et leur influence sur son récit. Bien plus tard, le jeune enquêteur de Séoul va appréhender l’une des implications de cette essence mémorielle. L’un des suspects, un jeune homme en situation de handicap, avait conté un certain récit lié à l’un des meurtres en série. Il a été accusé et finalement libéré. On l’a pris pour un paumé à l’esprit tortueux sous influence des séries policières et autres délires. Cependant, le souvenir était précis, avec des détails que personne ne pouvait connaître à part lui, puis les policiers suite à quelque micro-avancées de l’enquête. Le jeune flic de Séoul a alors compris : ce n’était pas le souvenir d’un criminel, mais d’un témoin. Ce qui avait manqué à l’interrogatoire musclé des policiers était la prise en main du souvenir, non pas pour le retravailler afin qu’il obéisse à leurs besoins, mais pour le percevoir avec le point de vue adéquat. Ce travail du souvenir n’est pas sans rappeler Minority Report de Steven Spielberg dans lequel les policiers manipulaient les visions d’un possible futur meurtrier.

memories-of-murder-bong-joon-ho-au-seuil-du-point-de-non-retour-la-rabbia
Au seuil du point de non-retour.
Memories of Murder – Crédits : La Rabbia

Bouleversé par leur enquête et les souvenirs qu’elle a imprimé en eux, ainsi que par le hasard de certains faits et autres coïncidences, les enquêteurs seront prêts à faire justice eux-même sur le dernier suspect qui, à leurs yeux comme aux nôtres, ne peut qu’être le coupable (voir visuel ci-dessus). Une preuve irréfutable va venir mettre à mal leur jugement, et c’est dans un échange de regards que va se résoudre la confrontation. « Regarde moi dans les yeux » dit l’enquêteur aux méthodes intuitives, alors que le jeune inspecteur de Séoul est prêt à abattre le suspect. Le premier tient le suspect par la gorge. Chacun se regarde. Et puis le policier lâche un « je ne sais pas putain« . Et il libère le présumé tueur de sa poigne. Le jeune homme était-il finalement l’assassin quand bien même le souvenir (la preuve) irréfutable venait le contredire ? Memories of Murder capte alors l’échec policier et humain dans un enchevêtrement de questions : les souvenirs sont-ils encore fiables ? Nos regards sont-ils encore efficaces au final ? Que faire face à ce chaos des sens et des données qui nous submerge ?

On retrouve le policier une quinzaine d’année plus tard, devenu entrepreneur et père de famille. Alors qu’il est en route pour le travail et une réunion d’ancien collègues, il décide de s’arrêter dans le champ où le premier corps a été découvert. Une petite fille rentrant de l’école approche et lui explique qu’un autre homme s’est intéressé au même endroit. Pourquoi ? Parce qu’il a fait quelque chose ici il y a une quinzaine d’année et qu’il voulait savoir ce que ça faisait de revenir ici et de confronter au présent son souvenir. L’ex-policier est troublé tant il semble envahi par ses souvenirs du chaos de l’enquête et réciproquement, le chaos des souvenirs. Est-ce aussi parce que le criminel – au « visage banal » nous dit la gamine – a été aussi touché par ses propres souvenirs du chaos qu’il a causé ?

memories-of-murder-bong-joon-ho-chaos-policier-chaos-de-la-coree-la-rabbia
Quand le chaos policier s’ouvre à celui de la Corée du Sud.
Memories of Murder – Crédits : La Rabbia

Sur la restauration 4K et les éditions signées La Rabbia

Quinze ans après sa sortie en salles, le mystère tantôt tragique tantôt absurdement comique du poétique Memories of Murder est toujours intact. La version Blu-ray proposée par La Rabbia est somptueuse. Rien à redire concernant la merveilleuse restauration 4K rendant honneur à la dimension contemplative et à la photographie soignée du film d’ailleurs accompagné par une quantité conséquente de bonus dont le formidable documentaire Memories, retour sur les lieux des crimes disponible en exclusivité mondiale grâce aux efforts de l’éditeur. Trois éditions sont disponibles : un digipack contenant deux DVD (le film et les compléments) ; un médiabook constitué par un livret de quarante pages sur l’histoire du tournage, le Blu-ray du film et les deux DVD de la précédente édition ; enfin, le formidable coffret collector qui comprend le médiabook et (cerise sur le gâteau) la reproduction du storyboard intégral du film traduit en français de trois soixante-six pages.

Bande-Annonce – Memories of Murder, sortie vidéo du film restauré en 4K

Memories of Murder

Restauré en 4K

Édité par la Rabbia

Langues : Coréen – Français – Sous-titres : Français

Formats son : Dolby Digital & DTS Master Audio 5.1 & 2.0

Formats image : 16/9 – 1.85 – Durée du film : 2h05 DVD & 2h10 Blu-ray

Sortie vidéo le 11 juillet 2018

memories-of-murder-bong-joon-ho-visuel-du-blu-ray-dvd-coffret-collector-la-rabbia
Crédits : La Rabbia

Prix public du digipack DVD avec compléments : 19€99

Prix public du médiabook : 24€99

Prix public du coffret collector : 34€99

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.