Batman le défi, un film de Tim Burton : Critique

Suite au succès de Batman, la Warner est convaincue qu’elle tient entre ses mains les possibilités d’une saga lucrative, tout en étant bien décidée à ne pas laisser fuir son architecte. Burton, peu emballé par l’idée d’une suite, refuse d’abord le projet avant de se voir offrir une totale liberté sur le film.

Synopsis: Non seulement Batman doit affronter le Pingouin, monstre des égouts doté d’une intelligence à toute épreuve, qui sème la terreur mais, plus difficile encore, il doit faire face à la séduction de deux super-femmes, la douce Selina Kyle et la féline Catwoman qui va lui donner bien du fil a retordre. Si Bruce Wayne apprécie Selina, Batman n’est pas insensible au charme de Catwoman. 

Le corps derrière le masque 

Un choix risqué que le studio regrettera par la suite, mais qui marquera l’histoire du film super héroïque de façon durable. Batman le défi est un succès au box office, mais nombre de critiques et d’associations parentales lui reprocheront son aspect trop sombre, trop effrayant, et ses nombreuses allusions sexuelles. Même Macdonalds se retire de la promotion du film en refusant de distribuer des jouets dans ses happy meal. Burton aurait-il franchi une limite ? Peut-être, mais le résultat est à la hauteur de ce que l’on attend d’un tel réalisateur : crépusculaire, grotesque, fantastique et violent tout à la fois.

Il est bon de rappeler une chose avant d’aborder frontalement la troisième adaptation cinématographique du chevalier noir : le grotesque, avant d’être un adjectif péjoratif, est surtout un art complexe qui n’est pas à la portée du premier venu. Pratique que l’on retrouve tout autant dans la peinture, le cinéma ou la caricature et qui traverse les époques et des genres aussi divers que le fantastique, la comédie ou le film d’horreur, le grotesque est avant tout une mise en avant des peurs irrationnelles de l’humain, auxquelles l’artiste choisi de donner corps avec emphase et fantaisie, tout en les désamorçant par l’exagération ou le rire. On y retrouve la peur du monstre, de l’autre différent, la satire sociale, la caricature… Comme au temps du carnaval, le bon goût n’a plus sa place, la roue se retourne et la raison est reléguée aux bas fond tandis que le dessous de la ceinture devient la seule valeur qui compte. Le puissant, le beau et l’intellect se retirent pour laisser à la laideur, le rire et les parties génitales, tout le plaisir de s’exprimer promptement. En quelques films, Burton s’est rapidement érigé en nouveau maître de cet art populaire, en mettant l’Amérique puissante et chatoyante face à ceux qu’elle ne peut regarder en face. Cette Amérique, c’est Gotham city, cette ville anachronique, qui semble bloquée dans la période « bénie » des années 50, où les hommes portent le costume et les femmes sont de gentille secrétaires serviables et soumises. Une ville tentaculaire, vivant en autarcie, coupée du reste du monde. Des hauts buildings aux égouts crasseux, Gotham sera le terrain de jeux de quatre personnages : Batman (Michael Keaton), le guerrier chassant le crime, Catwoman (Michelle Pfeiffer), animée par son seul appétit de vengeance, Max Shreck (Christopher Walken), industriel véreux et marchand de mort, et le Pingouin (Danny De Vito), monstre rejeté prêt à conquérir. Quatre cavaliers qui, par leur folie et leurs pulsions meurtrières, mettront la ville à feu et à sang.

Burton aime les personnages grotesques à la psychologie barrée. Ceux qui mettent la normalité à mal par leur altérité, leur différence et leurs actions. Max Shreck est assez représentatif : sous ses airs de businessman philanthrope, se cache un homme cynique, avide et cruel. Manifestement self made man prêt a tout pour réussir, il répand la pollution comme Nosferatu répandait la peste dans le film de Murnau (un film dont le rôle principal était tenu par un certain…Max Shreck). Bien que les habitants de Gotham semblent voir en lui un bienfaiteur, son allure révèle tout de même un cerveau dérangé et amoral, avec sa crinière de cheveux blanc lui donnant l’aspect d’un vampire et ses costumes rayés rappelant un certain Beetlejuice. Un hommage direct à l’expressionnisme allemand des années 30, tout en étant l’expression même d’un capitalisme sauvage. Maître de la manipulation aux moyens illimités, il est le reflet déformé de Bruce Wayne, et de la même manière que ce dernier avait créé le Joker, Max Shreck provoquera la naissance de sa Némésis en poussant Selina Kyle par la fenêtre de sa tour d’ivoire.

Au départ secrétaire dévouée et maladroite, Selina se révèle féline et sauvage. Ses mouvements gauches laissent place à une souplesse surnaturelle et son tailleur qui l’engonce disparaît au profit d’une combinaison de cuir du plus bel effet qui libère ses membres et sa libido. Détruisant ses peluches dans un élan de rage, elle décide de ne plus être cette femme fragile que les hommes étouffent, elle prend le contrôle, maintenant c’est elle qui domine. Personnage hyper-sexualisé, Catwoman est probablement le motif du courroux des associations parentales qui n’aiment pas trop cette intrusion violente d’une imagerie sado maso dans l’esprit de leurs chères têtes blondes. Le féminisme radical et les pulsions incontrôlables de l’animal qui ressort font voler en éclats l’image de la princesse en détresse. Sorte de Lolita grotesque coincé entre l’immaturité de l’enfance et la sexualité crue de l’âge adulte, elle troque la mini-jupe et la sucette pour le cuir et le fouet. La vengeance est sa seule motivation, et c’est justement son corps qui en sera l’instrument lorsqu’elle en finira avec Max par une étreinte mortelle et un baiser au taser. Le seul homme qui résiste est justement celui qu’elle sous-estime, le monstre des égouts, celui qui ne devient pas animal, mais l’est au plus profond de son être.

Rejeté par ses parents aristocrates pour sa difformité, Oswald Cobblepot est l’incarnation d’une monstruosité totale cachée aux yeux du monde. Adulte infantile et grotesque, doté d’une intelligence redoutable et d’une bestialité cruelle, le Pingouin est le monstre humain dans toute sa splendeur. De la même manière que le Joker s’inspirait de L’homme qui rit de Victor Hugo, Cobblepot fait écho à Quasimodo, ce personnage tragique que la société méprise car elle ne peut tolérer sa laideur, ne pouvant sortir à visage découvert qu’en période de carnaval. Ajoutant à cela une touche de Moise des temps modernes, dont le berceau s’est échoué dans la fosse sceptique, Burton crée alors le plus terrifiant antagoniste du chevalier noir au cinéma. Vicieux, pervers, brutal, la bête humaine a de multiples facettes le rendant à la fois comique, effrayant et touchant. Attifé comme un Monsieur Loyal du cirque des enfers et affichant un rictus qui révèle ses dents gâtées, le Pingouin cherche également la vengeance contre cette société qui le brime et l’étouffe, en réclamant la mort des premiers nés des grandes familles de Gotham (a l’instar de son alter-ego biblique). Celui qui ne peut cacher sa monstruosité derrière les apparences décide de la vivre pleinement. La société le rejette, mais a finalement besoin de lui pour justifier la présence et les actions de son symbole tout puissant : Batman.

Au milieu de ces personnages, le chevalier noir est finalement le réceptacle des pulsions déviantes de ses antagonistes. Déçu par la gent féminine mais séduit par l’animalité de Selina, jaloux de la monstruosité assumé de Cobblepot quand lui doit la cacher derrière un masque. Sa maladresse du jour s’oppose à une hyper-virilité caricaturale de nuit, faite de mouvements mécaniques et peu fluides. C’est tout l’enjeu de la vision de Burton : se moquer de l’Amérique en lui présentant un justicier finalement aussi bizarre et monstrueux que les personnages qu’il pourchasse. Mais ce que Nolan devra signifier par des dialogues pompeux, Burton nous l’exposait déjà au travers du langage corporel de ses protagonistes. L’insignifiance des dialogues (presque parodiques) du film obligeant le spectateur à se rabattre sur les performances physiques des acteurs. Il est en effet plus facile de comprendre les personnages en observant leur déplacement qu’en les écoutant débiter des banalités. Voir Catwoman avaler entier un oiseau vivant est mille fois plus parlant que Max Shreck lui proposant « une très grosse pelote de laine ». Danny de Vito se déplaçant comme un culbuto géant aux yeux exorbités évoquera plus son animalité que n’importe quel tirade grandiloquente. Ce que propose Tim Burton, c’est une vision décalée et grotesque de la figure du super héros. C’est la physionomie qui parle, plutôt que la psychologie de comptoir. Et, finalement, la subtilité et la poésie macabre (aidées par la sublime musique de Danny Elfman) l’emportent sur le pompiérisme et le patriotisme réactionnaire.

Batman le défi : Bande annonce

Fiche Technique : Batman Returns (VF) Batman Le Défi

Titre québécois : Le Retour de Batman
Réalisation : Tim Burton
Scénario : Daniel Waters, d’après une histoire de Daniel Waters et Sam Hamm basée sur les personnages créés par Bob Kane et Bill Finger
Décors : Bo Welch
Costumes : Bob Ringwood et Mary E. Vogt
Photographie : Stefan Czapsky
Son : Richard L. Anderson
Montage : Bob Badami et Chris Lebenzon
Musique : Danny Elfman
Musiques additionnelles : Face to Face de Siouxsie and the Banshees ; Rick James ; Alonzo Miller
Production : Tim Burton et Denise Di Novi ; Larry J. Franco (coproducteur) ; Ian Bryce (associé) ; Peter Guber, Benjamin Melniker, Jon Peters et Michael E. Uslan (délégués)
Sociétés de production : Polygram Pictures, Warner Bros.
Société de distribution : Warner Bros. Entertainment
Budget : 80 millions de dollars2
Pays d’origine :  États-Unis
Langue : anglais
Format : Couleur Technicolor – 35 mm – 1,85:1 – Son Dolby Digital
Genre : super-héros, fantastique, science-fiction, action
Durée : 126 minutes
États-Unis : 16 juin 1992 (première mondiale à Hollywood), 19 juin 1992 (sortie nationale)
Royaume-Uni : 10 juillet 1992
France : 15 juillet 1992

 

 

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Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
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