Aux Yeux des Vivants, un film de Julien Maury et Alexandre Bustillo : Critique

Synopsis: Fuyant leur dernier jour d’école, Dan, Tom et Victor, trois adolescents inséparables, se perdent dans la campagne avant de s’engouffrer dans les méandres d’un studio de cinéma abandonné depuis des années. Un lieu décrépi devenu depuis le repère d’Isaac et Klarence Faucheur, un homme et son étrange fils, bien décidés à ne pas laisser le trio dévoiler leurs sombres secrets aux yeux des vivants. La nuit tombe. De retour chez eux, les adolescents ne tarderont pas à s’apercevoir que quelque chose les a suivis, et que la nuit risque d’être l’une des plus longues de leur vie…

Disparu des écrans

A l’occasion de la sortie en DVD/Blu-Ray/VOD le 15 octobre dernier, la rédaction  revient sur ce film de genre hexagonal dont la communication et la distribution furent complètement bâclées lors de sa sortie en salles. Après un premier long très remarqué (A l’intérieur) qui faisait dire à toute la critique presse qu’une nouvelle vague du cinéma d’épouvante français était en train de naître (La Horde, Sheitan, Martyrs, Frontières, etc.), le soufflet est malheureusement vite retombé. Non seulement la notoriété médiatique de tous ces réalisateurs les a fait franchir les frontières (faute de travail en France), mais en plus les nouvelles attentes n’ont pas été atteintes avec le deuxième film de Alexandre Bustillo et Julien Maury, deux fous furieux du cinéma d’épouvante. Livide était un film fantastique bancal, brouillon, confus comprenant néanmoins quelques idées. C’est avec de très grosses difficultés qu’ils ont monté ce troisième projet, véritable cri du cœur pour un genre qu’ils affectionnent, au point que le crowdfunding se faisait indispensable pour finaliser la pellicule. Un projet monté par des fans pour des fans, et c’est dommage car Aux Yeux des Vivants a d’excellentes qualités pour les amateurs mais souffre encore trop de nombreux défauts d’écriture.

Diffusé dans une vingtaine de salles dans tout l’hexagone, on peut dire que la distribution du film fût catastrophique sans compter qu’il est arrivé une semaine avant un petit film d’horreur américain –The Baby– qui l’a largement surpassé sur le nombre d’entrées. Une vraie déception. Il est possible de l’angle de défendre le film face à l’ogre américain, mais il faut reconnaître que Aux Yeux des Vivants n’est pas dénué de défauts, et au contraire on ressort de la salle avec un avis plus que mitigé. Dès les premiers instants, le film pêche par ses dialogues d’une logique affligeante, impensable et de discussions profondément clichées entre gamins mi-ruraux, mi-urbains. Les interprétations des jeunes acteurs semblent terriblement récitées. Difficile de ressentir une quelconque empathie à leur égard, quand leurs conversations s’évertuent à parler des vagins de la mère des autres. Côté adulte, Anne Marivin est finalement celle qui s’en sort le mieux, jouant une mère aussi aimante que fragile et les fans des deux réals retrouveront avec intérêt Béatrice Dalle dans un très bref rôle. A noter quelques problèmes au niveau du mixage sonore (voix inaudibles, bruitages manquants, etc.) qui souligne un gros travail bâclé en fin de post-production. Le récit a le mérite de reposer sur plusieurs genres mais de manière très inégale. Aux Yeux des Vivants est à la croisée du slasher classique, du home invasion bancal, et du conte horrifique cependant réussi. Car il y a des idées, il y a quelques fulgurances dans le scénario sublimé par la mise en scène, mais dont la trame tombe trop souvent dans la caricature, la facilité et la gratuité évidente. Difficile de parler de second degré quand on montre une babysitter seins nus, tandis qu’on coupe au montage une éventuelle scène de sexe entre Anne Marivin et son compagnon. Non pas que voir du sexe nous manque forcément, mais il faut se donner les moyens d’aller au bout des choses, sachant que les réalisateurs ont dû avoir une énorme marge de manœuvre, la majorité du financement venant de la relation de confiance des donateurs du crowdfunding. Difficile alors de mettre cela sur le compte d’une pression des producteurs.

De fait, le film part avec de très nombreuses lacunes, mais heureusement que les deux compères savent manier une caméra et quelques projecteurs. Car Aux Yeux des Vivants proposent des plans splendides, et cette symbolique divine autour du « mutant » fait preuve d’une maîtrise formelle imparable. Notamment lors de ce plan, où l’on voit ce mutant recouvert d’une Parka à la Urban Legend devant une fenêtre illuminée de plein soleil. Grandiose ! D’autres plans très stylistiques se rajoutent dans la mise en scène et les nombreux travellings sont brefs mais incontestablement réussis. De même, les réalisateurs ont déniché de très bons décors comme ce studio de cinéma abandonné en Bulgarie, qui donne toute la force et l’ampleur du slasher à ce petit film fauché français. Il y a une volonté de vraiment bien faire et de saluer ses références. Alexandre Bustillo et Julien Maury n’ont jamais caché leur amour du slasher et surtout du giallo, qui éclate littéralement l’écran avec un plan que n’aurait pas renié Dario Argento. La maîtrise technique du film est véritablement à souligner car elle est la principale qualité du long métrage, même si il est relativement frustrant que les deux réalisateurs n’osent pas montrer des meurtres d’enfants, préférant jouer la sûreté et le hors-champ. Un cruel manque d’audace pour des transitions qui apparaissent comme très ringardes aujourd’hui (flashs blancs). Mais on ne fera pas la fine bouche sur l’effroi que peut provoquer le film, car il faut reconnaître que les bonhommes savent faire monter la tension à de très bons moments, notamment dans une troisième partie extrêmement intense, celle du home-invasion. Et puis ce « mutant », un vrai monstre de cinéma, certes encore loin derrière les tenors du genre que sont Leatherface, Jason ou Freddy mais un physique atypique, aussi fascinant que répugnant. L’aura divine qui l’entoure est un vrai tour de force dans l’intrigue et rend la trame plus poussée que ce qu’on aurait pu croire au début du film. Quelques symboliques lourdes sur les couleurs ponctuent le film, comme cette image rabâchée du conte de Perrault, d’une jeune fille au veston rouge poursuivie par un homme caché derrière sa capuche de parka. La fin s’avère en ce sens d’une simplicité assez déconcertante, et à de très nombreuses reprises dans le film, mais elle n’éclipse pas les bonnes intentions de départ.

Difficile de sauver la notoriété de ce film; tant il manque d’ambition, de travail d’écriture, de psychologie, et le manque de diffusion dans nos salles témoignent d’un manque total de confiance dans le cinéma de genre en France. Mais le film est sauvé par quelques points, et notamment sa mise en scène très fluide, très pensée, très évocatrice, et sur ce cinéma ultra-référencé qui fera plaisir aux néophytes. Quoiqu’il en soit, on sort de la salle avec beaucoup de regrets et encore plus car le film apparaissait comme l’espoir de la dernière chance pour le cinéma de genre français. Au final, on retrouvera ces deux réalisateurs sur deux projets internationaux, les suites des honnêtes films à sketchs ABC’s of Death et Theatre Bizarre. On leur souhaite un bon rebondissement dans le milieu, en espérant qu’ils aient les moyens de montrer la véritable étendue de leur talent, et de laisser le travail d’écriture à d’autres. Pour une fois, seuls les américains semblent faire confiance à nos frenchys, les dernières rumeurs annonçant que le tandem du film serait dans la wishlist des producteurs hollywoodiens pour le préquel sur Leatherface. On ne peut donc qu’espérer les voir suivre les traces d’Alexandre Aja.

Fiche Technique: Aux Yeux des Vivants

France
Réalisation: Julien Maury et Alexandre Bustillo
Scénario: Julien Maury et Alexandre Bustillo
Interprétation : Anne Marivin (Julia), Théo Fernandez (Victor), Francis Renaud (Isaac Faucheur), Zacharie Chasseriaud (Tom), Damien Ferdel (Dan), Fabien Jegoudez (Klarence), Nicolas Giraud (Nathan), Béatrice Dalle (Jeanne Faucheur)
Genre: Epouvante-horreur
Durée: 88min
Image: Antoine Sanier
Décor: Marc Thiébault
Costume: Tamara Fanoit
Montage: Sébastien de Sainte-Croix
Son : Raphael Gesqua
Producteur: Fabrice Lambot, Jean-Pierre Putters, Caroline Piras et Stéphane Leroux
Production: Metaluna Productions – SND – Canal +
Distributeur: Tanzi Distribution
Budget : /
Festival: Présenté au Festival international du film fantastique de Bruxelles 2014 (BIFFF)

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Kévin List
Kévin Listhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile assidu accro au café. Traîne dans les cinémas d'art et d'essai de Paris. Mange dans les food trucks entre deux films. Prend plaisir à débattre dans les bars des alentours de Notre-Dame. Outre son activité sur le site, Kévin est régisseur sur les plateaux de cinéma.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.