Asphalte, un film de Samuel Benchetrit : critique

Avec Asphalte, Samuel Benchetrit s’inspire très très librement de son recueil de nouvelles en trois parties intitulé Chroniques de l’asphalte.

Synopsis : L’immeuble d’une cité indéfinie mais néanmoins délabrée va être le témoin de trois histoires : celle d’un homme pris au piège de son avarice, celle d’un astronaute revenu trop tôt, et celle d’une nouvelle voisine au passé mystérieux.

Putain c’qu’il est blême, mon HLM

Il reprend ici le point de départ de deux de ses histoires, qu’il étoffe ou dont il change la fin, et en rajoute une troisième inédite. Tout comme J’ai toujours rêvé d’être un gangster, le film est composé de plusieurs parties, à la différence que les segments sont cette fois menés en parallèle. Si malgré l’unité de lieu les personnages ne se croiseront pas réellement, les trois récits sont réunis par une unité thématique.

Il y a, au départ de chaque segment, la solitude.

On rencontre d’abord Sterkowitz (Gustave Kervern), seul résident à ne pas vouloir payer l’entretien de l’ascenseur. N’ayant de fait pas le droit de s’en servir tant qu’il ne paie pas, il se retrouvera contraint de l’utiliser en maraude, la nuit, quand un AVC le privera provisoirement de l’usage de ses jambes et le contraindra à se déplacer en fauteuil roulant. On croise ensuite un astronaute (Michael Pitt) multipliant les exercices physiques, seul au fond de l’espace. Le dernier personnage est enfin Charly, un lycéen (Jules Benchetrit, fils de Samuel Benchetrit et de Marie Trintignant) qui habite seul avec une mère que l’on ne verra jamais, et dont la présence ne s’exprime que par de vagues mots laissés au coin de la table.

Le lieu même est isolé : introduite par un plan de destruction de façade de l’un des immeubles qui la composent, la cité semble posée au milieu de nulle part. Elle n’est pas décrite comme un lieu d’affrontement mais comme un lieu de solitude où l’on ne croise personne passé une certaine heure, où le syndic n’agit pas, et où chacun est renvoyé à sa propre peine, comme un récif sur lequel viendraient s’échouer nos héros. Le cadre de la mise en scène est serré, les images simples mais belles, le silence présent. On ressent l’ennui de l’endroit sans que le film en lui-même ne soit ennuyeux pour le spectateur.

Devenir quelqu’un d’autre pour être vraiment soi-même

Il suffit pourtant d’une part de hasard, une rupture de la routine, pour que ces solitudes en rencontrent d’autres : une infirmière mélancolique (Valeria Bruni-Tedeschi, superbe de tristesse rentrée), une dame retraitée, ou une voisine perdue dans ses cartons. Chacun de ses trois autres personnages a sa propre routine : une pause cigarette, les visites au fils prisonnier, se saouler à en perdre conscience.

Mais alors, comment, alors que chaque personnage semble pris dans les habitudes d’une vie engluée, arriver à se comprendre ? Chaque personnage a une barrière à franchir : celle de la langue, celle de la honte de soi, celle de l’expérience face à la vie.

Samuel Benchetrit est un réalisateur très référentiel, mais Asphalte trouve un joli moyen de mettre cette cinéphilie au service du film. En effet, c’est en passant par la fiction, là un hommage à Sur la route de Madison, ici une discussion sur Amour gloire et beauté, que les personnages vont se reconnecter au réel. La réalité étant trop laide, il faut la réinventer, pour mieux finir par revenir à une sincérité déchirante.

Cela ne va pas de soi. Asphalte est un film qui prend le temps de construire, intention par intention, phrases par phrases, gestes par gestes, ces relations qui donnent un sens à ces vies, et permettent de sortir du rôle dans lequel les personnages étaient enfermés pour, ne serait-ce que l’espace d’un instant, en prendre un nouveau qui leur redonne de l’espoir.

Une réussite dans l’union des contraires

Asphalte est un film qui porte la marque de son réalisateur. Très soigné visuellement, il marque surtout le spectateur par la manière dont il arrive à unir des concepts contraires : très écrit mais qui laisse une grande part au silence, porté par des performances d’acteur à la limite de la théâtralité dans un dispositif pourtant minimal et juste, ancré dans une réalité brute transcendée par la cinéphilie, concret jusque dans son imagerie de conte de fées.

Samuel Benchetrit réussit un film cohérent mais qui surprend le spectateur, un moment de vie fugace qui pourtant accompagne le spectateur après la séance. On le savait capable de faire des films beaux visuellement, Asphalte est peut-être son premier beau film tout court.

Asphalte – Bande annonce :

 Fiche technique: Asphalte

Date de sortie :07 octobre 2015
Nationalité : Française
Réalisation : Samuel Benchetrit
Scénario : Samuel Benchetrit
Interprétation : Gustave Kervern, Valeria Bruni Tedeschi, Tassadit Mandi, Michael Pitt , Jules Benchetrit, Isabelle Huppert
Musique : Raphaël
Photographie : Pierre Aïm
Décors : Jean Moulin
Montage : Thomas Fernandez
Production : Julien Madon, Marie Savare, Ivan Taieb, Alexander Akoka
Sociétés de production : La Caméra Deluxe, Maje Productions, Single Man Productions
Sociétés de distribution : Paradis films
Genre : Comédie dramatique
Durée : 01h40
Récompense(s) : projeté en séance spéciale lors du festival de Cannes 2015

 

 

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

Après dix ans de gestation, le nouveau Gregg Araki porté par Olivia Wilde et Cooper Hoffman, "I Want Your Sex" débarque enfin en salles. Entre fantasme de muse, rapport de domination et lettre d'amour pop et acidulée à la Gen Z, le cinéaste de 66 ans flirte avec son époque sans jamais vraiment la bouleverser.

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.
Benjamin S.
Benjamin S.https://www.lemagducine.fr/
Cinéphile et bédéphile, j'ai grandi dans le regret de ne pas avoir vécu l'époque Starfix. J'aime tous les types de films, bons comme très mauvais, mais je ne supporte pas la tiédeur.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

Après dix ans de gestation, le nouveau Gregg Araki porté par Olivia Wilde et Cooper Hoffman, "I Want Your Sex" débarque enfin en salles. Entre fantasme de muse, rapport de domination et lettre d'amour pop et acidulée à la Gen Z, le cinéaste de 66 ans flirte avec son époque sans jamais vraiment la bouleverser.