99 homes, un film de Ramin Bahrani : Critique

C’est à n’y rien comprendre de la logique des distributeurs français! Après Made In France et Black, tous les deux victimes d’une censure bien-pensante qui n’ose pas dire son nom, c’est au tour de 99 Homes d’être privé d’exploitation en salles.

Synopsis: Dennis Nash, est un honnête travailleur qui vit en Floride avec sa mère et son fils. Lorsque le Tribunal lui apprend qu’il doit céder son bail à une société de saisie de biens immobiliers, il fait connaissance avec son directeur, le charismatique mais intraitable Rick Carver. Contraint de retrouver un emploi, Dennis n’a d’autre choix que de demander à celui qui l’a mis de la porte de le prendre sous son aile.

La propriété c’est du vol!

Et pourtant, le Grand prix remporté par le film au festival de Deauville aurait dû lui apporter une certaine légitimité, surtout quand on se rappelle du succès remporté par son prédécesseur, Whiplash. Puisqu’on ne peut pas reprocher aux deux acteurs de ne pas être bankables, c’est sans doute le sujet que les exploitants ont jugé comme non attractif. Une grave erreur, tant les tenants et aboutissants de la crise financière de 2008 sont un sujet qu’Hollywood et la télévision américaine aiment de plus en plus traiter. Margin Call et The Big Short en ont été les premiers exemples, et bientôt le téléfilm The Wizard Of Lies, dans lequel Robert DeNiro incarne Bernard Madoff, et la série Billions viendront confirmer la tendance. Mais pour revenir à 99 Homes, il ne s’agit pas, à proprement parler d’une intrigue ayant lieu dans le milieu de la finance, mais d’un regard sur une des conséquences directes de l’éclatement de la bulle des sub-primes : l’effondrement des marchés immobiliers, et tout particulièrement en Floride. Réalisateur engagé, d’origine iranienne et dont les précédents films attaquaient déjà frontalement les dérives du capitalisme, Ramin Bahrani signe son sixième long-métrage en imaginant la rencontre entre deux individus concernés par les expulsions massives de maisons rachetées par des banques et autres fonds spéculatifs puisqu’ils en sont, pour l’un, la victime, pour l’autre, le bourreau.

Incarnés respectivement par Andrew Garfield (The Social Network, The Amazing Spider-Man…) et Michael Shannon (Take Shelter, Free Love…), les deux visages du drame humain de la privation de domiciles à la classe moyenne sont d’une justesse confondante dans la représentation du rapport de force entre les dominants et les dominés sur lequel repose l’ultra-libéralisme, et donc le rêve américain. Le cynisme qui caractérise, dès la magnifique scène d’ouverture, Rick Carver, cet agent immobilier qui fait son beurre sur le malheur des autres, en fait un être si déshumanisé qu’il s’apparente à un véritable monstre de cinéma. C’est à cette incarnation de l’individualisme que va se retrouver confronter Dennis Nash, d’abord dans le conflit puis de plus en plus absorbé par son influence typiquement méphistophélique. De cet embrigadement aussi bien psychologique que pécuniaire, le cinéaste tisse les rouages d’un business qui considère le foyer familial comme un bien meuble. Ainsi, plutôt que s’ériger en thriller qui se focaliserait sur la complexité législative d’un secteur d’activité moralement condamnable, le scénario prend l’allure d’un drame humain. Il est de même pour la mise en scène qui, tout du long, oscille entre les plans larges sur les vastes zones pavillonnaires d’Orlando, baignées de soleil et pleines de vie, qui apparaissent comme un symbole de prospérité, et les gros plans sur les visages fermés de leurs habitants, pris dans la tourmente de leurs dettes et leurs impayés. A travers l’habileté de cette alternance 99 Homes déchire le voile d’une Amérique pervertie par son système boursier tout-puissant qui n’octroie qu’à 1% de la population le droit à la possession.

Tandis que Dennis Cash sombre dans une mentalité capitaliste qui le fait s’éloigner de sa famille, Rick Carver se dévoile peu à peu. C’est lorsque l’on comprend que ce nouveau riche n’est finalement pas le vampire inflexible tel qu’il a pu apparaitre, mais un simple opportuniste lui-même tombé dans le cercle vicieux de la loi du marché, se justifiant en citant la Bible, que la dualité morale du film prend un sens autre que le banal conflit manichéen. La responsabilité de la précarité dont tentent de sortir les habitants du motel dans lequel la famille de Dennis a du élire domicile, incombe en fait bien moins à ceux qui les ont poussé dehors qu’à une économie mondiale dégénérée, incarnée pour l’occasion par un consortium urbanistique prévoyant de bâtir une autoroute en rayant de la carte un millier de maisons habitées. La spéculation immobilière apparait alors comme un pouvoir omniscient pour lequel la petite entreprise de Carver, les banquiers, les tribunaux, la police locale mais aussi chaque américain, dès lors qu’il est désireux de se loger, ne sont que des pions. De ce fait, la relation tourmentée entre les deux personnages n’est qu’un prétexte pour comprendre par quel cheminement la réussite individuelle, telle qu’elle est conçue par le modèle américain, ne peut se faire que via la capitalisation d’un cataclysme collectif. La tension palpable entre les deux facettes de ce système, que la représentation visuelle rend opposées, est la clef du suspense qui, davantage que les rouages juridiques corrompus tel qu’ils sont décrits, rend le récit passionnant. Et même si, à mi-parcours, la dramaturgie semble faire du sur-place, et que la conclusion se fait un peu en eau de boudin, la puissance des deux acteurs et l’horreur que la mise en scène quasi-documentaire appose à la situation permettent à cette immersion au cœur de la fracture sociale de prendre le spectateur aux tripes de bout en bout.

Le discours terriblement fataliste avec lequel Ramin Bahrani plonge le public dans sa reconstitution ultra-réaliste de la crise n’empêche pas son film d’être une fable sociale merveilleusement captivante. Grâce notamment aux partitions irréprochables de son duo d’acteurs, 99 Homes s’inscrit comme un film indispensable pour sonder la dimension humaine des résultats de la disparition des repères moraux d’un système économique dérégulé.

 99 Homes : Bande-annonce

99 Homes : Fiche technique

Réalisateur : Ramin Bahrani
Scénario : Ramin Bahrani, Amir Naderi, Bahareh Azimi…
Interprétation : Andrew Garfield (Rick Carver), Michael Shannon (Dennis Nash), Laura Dern (Lynn Nash), Noah Lomax (Connor Nash)…
Musique : Antony Partos, Matteo Zingales
Photographie : Bobby Bukowski
Montage : Ramin Bahrani
Direction artistique : Christina Eunji Kim
Producteurs : Ashok Amritraj, Ramin Bahrani, Andrew Garfield, Justin Nappi, Kevin Turen
Société production : Noruz Films
Distribution (France) : Wild Bunch
Récompenses : Grand prix au Festival du cinéma américain de Deauville 2015
Budget : 8 000 000 $
Durée : 112 min
Genre : Drame
Date de sortie : 15 mars 2016 en e-cinéma

Etats-Unis – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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