20th Century Women, un film de Mike Mills : Critique

20th Century Women est un de ces films qui vous hantent longtemps, tout comme, plus de 5 ans après, Beginners, le précédent opus du réalisateur Mike Mills qui reste vivace dans nos souvenirs…

Synopsis : Santa Barbara, été 1979. L’époque est marquée par la contestation et d’importants changements culturels. Dorothea Fields, la cinquantaine, élève seule son fils Jamie. Elle décide de faire appel à deux jeunes femmes pour que le garçon, aujourd’hui adolescent, s’ouvre à d’autres regards sur le monde : Abbie, artiste punk à l’esprit frondeur qui habite chez Dorothea, et sa voisine Julie, 17 ans, aussi futée qu’insoumise…

Tout sur ma mère

Il y a tellement à dire sur 20th Century Women, le nouveau film de l’américain Mike Mills. On pourrait parler de l’importante partie musicale, punk notamment, 1979 spécifiquement, et ça suffirait déjà à alimenter les débats. On pourrait évoquer le féminisme, la solitude, l’éducation, l’amour, tout est possible. Ou alors, on peut aussi tout simplement parler de tout ça, de combien le métrage est riche, précieux, infiniment aimable.

Le titre du film peut apparaître trompeur. Le centre du dispositif est effectivement Jamie (Lucas Jade Zumann), un tout jeune homme à peine sorti de l’enfance, tout juste 15 ans, élevé seul par sa mère Dorothea (Magnifique Annette Bening), une femme de 55 ans, lumineuse à travers l’épaisse fumée des cigarettes qu’elle enchaîne les unes derrière les autres, un peu fantasque, le genre de femme si complexe, forte et fragile à la fois. Aspirant pilote, Dorothea travaille dans un cabinet d’études, boursicote et relève tous les matins la valeur de ses actions au petit déjeuner : Jamie les pioche dans le journal, Dorothea les consigne dans un carnet. Quoi de plus consumériste, de plus mercantile que des actions du Dow Jones, et pourtant, Mike Mills rend ce rituel matinal éminemment romantique, baigné dans la douce lumière de Sean Porter, et mettant en scène un couple filial en symbiose. De précieux moments d’abandon pour cette femme qui se protège des sentiments jusqu’à dire au chat, un soir qu’elle attendait avec une angoisse rentrée que son fils revienne d’une virée à Los Angeles la dangereuse  : « tu peux te détendre maintenant, il est rentré »…

[irp]

Dorothea vit dans une grande et belle maison de la Californie du Sud, qu’elle rentabilise avec deux locataires tout aussi azimutés qu’elle. D’abord Abbie (Greta Gerwig), une jeune artiste punk qui récupère d’une longue maladie, qui aime écouter ses albums punks à plein volume en dansant comme Siouxsie Sioux, et comme si sa vie en dépendait. Tout aussi complexe, le personnage d’Abbie est richement caractérisé, et en aucun cas cantonné dans le cliché de la punk no future qui ne saurait que détruire. Sollicitée par Dorothea pour l’aider à élever Jamie, Abbie prendra sa mission à cœur et s’occupera du jeune Jamie à sa manière toute personnelle. Il est très agréable de voir Greta Gerwig s’extirper enfin de ce rôle de neurasthénique rigolote dans lequel elle s’est (joliment certes) laissée enfermer, avec les films de son époux Noah Baumbach (Frances Ha, Mistress America), dont elle est la scénariste.  Ce virage vers des rôles différents, on a déjà pu le constater avec plaisir dans Jackie de Pablo Larrain.

L’autre locataire est William (Bill Cudrup), un homme lui aussi assez marginal, « le seul de la maison » comme dirait Dorothea, magnifiquement dessiné, dans un contour quasi-ectoplasmique au début du film, puis prenant de plus en plus de place dans l’histoire, à mesure que les trois femmes en face de lui semblent par moment désemparées en face de Jamie, cet autre homme en devenir, tellement en demande sans trop savoir ni de quoi ni comment. Cudrup développe un jeu solide et sans chichi, et pourtant magnétique.

Si on parle de trois femmes, c’est parce que Elle Fanning vient compléter ce trio de femmes du 20ème siècle avec le personnage de Julie. A peine plus âgée que Jamie, elle est sa meilleure amie, passe ses jours (et ses nuits) plus souvent chez les Fields que dans sa propre maison, où sa psychothérapeute de mère l’oblige à participer à des thérapies de groupes d’adolescents. Une mère déstabilisante qui amène Julie à coucher avec tout le monde sauf avec Jamie, la personne qui lui est la plus chère et qui la chérit de tout son cœur et souhaite la chérir de tout son corps, celui avec qui « trop de proximité empêche le sexe ».

Même si ce récit passablement autobiographique est l’histoire de Jamie, ces trois femmes, les personnages et les actrices, crèvent l’écran. Les dialogues fusent, sensibles, drôles, intelligents. Ces femmes de 1979, sont réellement du 20ème siècle, avec des problématiques qui ne seront jamais vraiment résolues, bien au contraire, les familles monoparentales et l’absence du père, la découverte du désir sexuel, l’ultra-moderne solitude… Annette  Bening est époustouflante, hypnotisante, et tient certainement là un de ses plus beaux rôles.

[irp]

En tant que réalisateur de nombreux clips, Mike Mills a su installer une ambiance musicale aux petits oignons, avec des morceaux aussi variés que In a Sentimental Mood de Benny Goodman, le magnifique The Big Country des Talking Heads ou encore et surtout différents morceaux punk allant de Buzzcocks à Souxsie & the Banshees en passant par le groupe punk féministe des Raincoats ou encore les célébrités locales des Black Flag. Un score éclectique et pourtant très cohérent, un vrai régal pour les oreilles si on peut dire.

Après le très beau récit de Beginners, déjà une autofiction, déjà un bijou, 20th Century Women est un autre merveilleux film de Mike Mills qu’on aurait tort d’ignorer en cette période où il y a une pléthore de bons films. C’est un cadeau de sensibilité mais aussi de bonne et belle humeur, il serait dommage qu’il ne soit reçu que par trop peu de cinéphiles, 6 dans la salle en ce qui concerne l’auteur de ces lignes. Un vrai gâchis.

20th Century Women :  Bande annonce

20th Century Women : Fiche technique

Titre original : 20th Century Women
Réalisateur : Mike Mills
Scénario : Mike Mills
Interprétation : Annette Bening (Dorothea), Elle Fanning (Julie), Greta Gerwig (Abbie), Billy Crudup (William), Lucas Jade Zumann (Jamie)
Musique : Roger Neill
Photographie : Sean Porter
Montage : Leslie Jones
Producteurs : Anne Carey, Megan Ellison, Youree Henley, Co-producteurs : Geoff Linville, Jillian Longnecker
Maisons de production : Annapurna Pictures, Archer Gray Productions, Modern People
Distribution (France) : Mars Distribution
Récompenses : Diverses récompenses pour Annette Bening comme actrice principale, et /ou Elle Fanning et Greta Gerwig comme meilleures actrices dans un second rôle
Budget : 7 000 000$
Durée : 119 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 1er Mars 2017
Etats-Unis – 2016

[irp]

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.